DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Media du Panafricanisme Économique et Géostratégique

Message to My People : Former des Bâtisseurs, Transmettre un Héritage

Le professeur Jean-Paul Pougala, sans doute pris par l’émotion d’un moment rare vécu avec ses élèves à Guangzhou cette année, nous a partagé son sentiment, ses objectifs et la raison de son combat dans un texte extrêmement émouvant. J’ai souhaité le partager avec vous, les quelques personnes qui me lisent et me suivent ici, car je ne publierai pas ce texte sur Facebook.

Entre-temps, la lucidité du professeur lui étant revenue — ou peut-être sa réserve habituelle —, il a retiré son message pour n’en laisser qu’un extrait, accompagné des images que je vous partagerai également dans la galerie. Le jour de sa publication, j’avais eu l’intuition de le sauvegarder dans son intégralité.

Ce texte est, pour moi, primordial : il nous dévoile l’homme et ce que je perçois comme l’honnêteté de sa démarche.

Le prix de la formation… et la valeur de ce qu’elle permet de construire

Beaucoup lui reprochent les tarifs excessifs de ses formations. J’ai eu la chance d’en suivre deux, voire trois, à une époque où les prix étaient encore accessibles. Puis il y a eu une envolée des tarifs, allant jusqu’à 9000€ pour trois jours, hors voyage et hébergement. À cela peut s’ajouter un séjour d’un mois en Chine avec lui, pour lequel il faut compter, selon les tarifs dont j’ai eu connaissance, environ 3 000 € supplémentaires, tout compris. Cela reste donc un budget conséquent pour du conseil et des visites en Chine.

Or, pour moi, un prix s’évalue aussi par rapport à ce qu’il peut te rapporter derrière. Un prix vaut par ce qu’il débloque comme situation. Cela peut être un ticket d’entrée dans un réseau d’entrepreneurs, avec des marchés à prendre ou à gérer ; une exclusivité sur une franchise ; un partenariat à développer ; des accords-cadres à négocier… Il existe des conseils qui peuvent te rapporter des millions parce qu’ils t’ont mis sur la bonne voie. Tout conseil a de la valeur et c’est ce sur quoi il faut capitaliser. Une bonne formation peut faire office de conseil mais ne sera une contribution ni une participation.

Mais, dans le milieu de l’industrie, ce n’est pas seulement l’idée qui importe : c’est la possibilité de la développer et de la faire prospérer. Quand tu pars de rien et de loin, il faut souvent compter au moins dix ans de travail acharné avant qu’un projet produise de véritables retombées économiques. Et c’est souvent le message que je veux faire passer au professeur : à mes yeux, le véritable levier ne devrait pas seulement être de gagner de l’argent sur la formation, mais aussi sur les contributions aux projets et les participations au capital. Plus directement : détenir des actions dans les entreprises que l’on contribue à faire grandir.

Enseigner, transmettre… et faire vivre son expertise

La stature du professeur et ses ambitions, entre théorie , enseignement, recherche et entrepreneuriat, l’auraient, selon moi, idéalement placé dans une université prestigieuse, comme celle de Pékin. Je l’imagine aux côtés, par exemple, d’un professeur Jiang, dont je vais désormais beaucoup vous parler tant j’adhère à sa démarche de géopolitique prédictive.

Le professeur Pougala, c’est un article par jour, souvent de près de 6 000 mots, très documenté et accompagné d’une analyse profonde. Il commercialise ses textes sur son blog et en laisse des extraits sur Facebook. Cela peut aussi constituer un modèle économique très rentable. On sous-estime la puissance du blogging.

Je m’y suis mis moi aussi, en complément du podcast. Mais, comme beaucoup de ces activités, cela prend énormément de temps avant de trouver son public et de devenir rémunérateur. De manière générale, produire du contenu pour les réseaux est très exigeant. La chaîne YouTube représente souvent le Graal, surtout lorsque l’audience est au rendez-vous et que les abonnés suivent. Le piège, c’est la peur de disparaître… et de finir par faire du remplissage. C’est aussi ce qui m’intéresse dans la démarche du professeur Jiang : ses cours nourrissent ses réseaux, et leur diffusion prolonge son enseignement. Ses contenus circulent à l’international, avec des traductions dans de nombreuses langues. Mais le professeur Pougala m’a signifié assez sèchement qu’enseigner dans une université ne l’intéressait pas.

Pourtant, intervenir auprès d’étudiants de l’enseignement supérieur peut aussi se concevoir comme une activité de consultant : quelques heures ou quelques interventions dans l’année, selon le statut et le cadre négociés. Cela se planifie et peut laisser de la place pour ses activités entrepreneuriales. Il existe, à mon sens, une liberté à organiser pour celui qui détient un savoir et souhaite le transmettre de manière efficace et intelligente.

Contribuer aux projets, mais aussi participer à leur réussite

Mon objectif, à moi aussi, est de faire du conseil. Mais je veux aller plus loin : contribuer aux projets et me constituer des revenus grâce aux entreprises que j’aurai aidé à développer.

  • Participer à leur gouvernance.
  • Siéger dans un conseil d’administration.
  • Être actionnaire.

Pour ceux qui ne le savent pas, certains dirigeants de grands groupes, notamment du CAC40, siègent également dans les conseils d’administration des entreprises de leur amis de ce CAC40. Ces mandats peuvent être rémunérés, selon les fonctions exercées et les règles propres à chaque société. Autrement dit, leur expertise et leur participation à la gouvernance ont une valeur.

Pourquoi notre contribution devrait-elle toujours s’arrêter à une prestation ponctuelle, quand elle peut aussi accompagner la construction d’une entreprise dans la durée ? Nous avons encore beaucoup à apprendre du monde de la finance, de l’actionnariat et du management des grandes entreprises. Mais, au-delà de mes réflexions sur son modèle économique, le texte qui suit rappelle ce qui anime profondément le professeur : la transmission, la confiance et la formation d’hommes et de femmes capables de bâtir ensemble.

𝙇𝙚𝙨 𝘽𝙧𝙚𝙫𝙚𝙨 𝙙𝙚 𝙋𝙖𝙩
Le Lundi 26 Octobre 2026 à Paris

Écoutons maintenant le message du professeur

 » Ce que beaucoup ne comprennent pas de notre mois de séjour à Guangzhou : ma plus grande réussite ne sera jamais les entreprises que ces jeunes construiront en rentrant en Afrique, mais les hommes et les femmes qu’ils choisiront de devenir.

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Leçon d’introduction de la deuxième phase de la 140ème session de la foire de Canton 23-27 Octobre 2026 de Jean-Paul POUGALA

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Lorsque je réunis une cinquantaine de jeunes entrepreneurs africains pendant un mois à Guangzhou, deux fois par an depuis maintenant douze ans, je constate toujours la même chose : beaucoup d’eux ne comprennent pas vraiment pourquoi nous sommes là. Ils voient les visites des trois phases de la Foire de Canton. Ils voient les usines. Ils voient les machines, les chaînes de production, les innovations, les opportunités d’affaires. Ils voient parfois les contrats qu’ils pourront signer demain.

Et ils ont raison de voir tout cela. Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle j’ai décidé, il y a douze ans, de lancer cette aventure. En réalité, si je voulais simplement leur montrer des usines, quelques jours suffiraient. Si je voulais uniquement leur faire rencontrer des fournisseurs, une semaine serait largement assez. Et si mon objectif était seulement commercial, Internet permet aujourd’hui de faire une grande partie du travail à distance.

Alors pourquoi rester ensemble pendant un mois ?

J’ai observé que toutes les sociétés qui ont bâti une bourgeoisie productive durable accordent une importance presque obsessionnelle à la transmission des valeurs. Les familles bourgeoises anglaises, américaines ou nordiques envoient leurs enfants dans des internats exigeants. Non pas parce que leurs enfants auraient besoin d’y découvrir leur classe sociale, puisqu’ils la connaissent déjà. Non plus parce qu’ils y apprendraient des connaissances introuvables ailleurs. Non, rien de tout cela. 

Parce qu’avec les années, j’ai compris que le plus grand obstacle au développement de l’Afrique n’est pas le manque d’argent. Ce n’est pas non plus le manque d’intelligence. Encore moins le manque d’opportunités. Ce n’est surtout pas le mande de volonté. Le problème le plus difficile à résoudre pour sortir l’Afrique de l’angle où elle a été confinée par des siècles de tortures esclavagistes arabo-européennes, de violence coloniales européennes et de privation de liberté est la question des valeurs.

La véritable mission de ces institutions est de former le caractère. Car il existe quelque chose de plus important que les équations, les formules, les théorèmes, les diplômes ou les citations philosophiques apprises par cœur, c’est la manière de se comporter face aux autres et face aux responsabilités.

C’est pourquoi, pendant un mois, je ne veux pas seulement que ces jeunes entrepreneurs observent la Chine. Je veux qu’ils apprennent à vivre ensemble. Je veux qu’ils découvrent ce que signifie respecter des horaires, tenir un engagement, écouter une opinion différente, accepter une critique, partager une difficulté, aider un camarade qui traverse un moment compliqué, se réjouir de la réussite de l’autre plutôt que de la vivre comme une menace. Je veux surtout qu’ils comprennent une chose essentielle : dans une économie moderne, personne ne réussit seul.

Lorsque nous visitons une usine chinoise, ce qui m’impressionne le plus n’est souvent pas la technologie. Ce sont les comportements. La discipline collective. Le sens du devoir. Ce qui m’impressionne le plus, c’est la capacité de milliers d’individus à coordonner leurs efforts autour d’un objectif commun. Et je me demande souvent si nous, Africains, avons suffisamment réfléchi à cette question. Nous parlons beaucoup d’investissements. Nous parlons de capitaux, de crédits, de zones industrielles, de ports, d’infrastructures. Toutes ces choses sont importantes.

Mais elles reposent sur un fondement invisible que sont les valeurs humaines. Sans confiance, les contrats ne valent rien. Sans honnêteté, les affaires deviennent impossibles. Sans humilité, l’apprentissage s’arrête. Sans solidarité, aucune classe entrepreneuriale ne peut survivre longtemps.

Voilà pourquoi je tiens à ce que nous restions ensemble pendant un mois.

Parce que ce qui se transmet pendant les repas, dans les couloirs de l’hôtel, dans les longs trajets en bus, dans les discussions tard le soir, est parfois bien plus précieux que ce qui est appris dans une salle de conférence ou pendant une visite d’usine. Après douze ans, j’en suis convaincu : le plus grand résultat de ces séjours n’est pas le nombre d’entreprises créées ensuite en Afrique. Le plus grand résultat est d’avoir contribué à faire naître, chez certains de ces jeunes entrepreneurs, une culture commune fondée sur la solidarité, l’honnêteté, l’altruisme, le respect de la parole donnée et l’humilité. Car une usine peut être importée. Une technologie peut être achetée. Un financement peut être obtenu. Mais les valeurs qui permettent à une nation de produire, de coopérer, de rêver, d’espérer et de prospérer ne s’achètent nulle part. Elles se transmettent.

Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable raison pour laquelle nous revenons à Guangzhou, année après année. Non pour former seulement des commerçants ou des industriels, mais pour contribuer à former une génération d’Africains capables de comprendre que le développement commence toujours par une transformation des comportements avant de se traduire dans les chiffres de l’économie.

CONCLUSION

Je vais être honnête.

Chaque fois que le programme se termine et que je vois ces jeunes faire leurs valises pour rentrer en Afrique, j’éprouve toujours le même sentiment. Je ne sais pas si celui qui est assis au fond de la salle deviendra un grand industriel. Je ne sais pas si celui qui pose tant de questions créera un jour une entreprise qui emploiera des milliers de personnes. Je ne sais pas si celui qui doute aujourd’hui sera demain un bâtisseur de son pays.

Mais je sais une chose. L’Afrique de demain est déjà parmi nous. Elle est dans ces cinquante jeunes qui partagent le même hôtel, les mêmes repas, les mêmes bus et les mêmes rêves pendant un mois.  C’est pour cela que je continue. Parce qu’au fond, je ne regarde pas ces jeunes pour ce qu’ils sont aujourd’hui. Je les regarde pour ce qu’ils peuvent devenir.

Et parfois, en les observant discuter tard dans la nuit, débattre, se contredire, rire ensemble ou s’entraider, je me surprends à imaginer l’Afrique qu’ils pourraient construire s’ils ne se perdaient pas en chemin. Alors je me dis que les usines que nous visitons ne sont peut-être pas la partie la plus importante du voyage. La partie la plus importante, c’est eux.

Car les machines peuvent être achetées. Les technologies peuvent être importées. L’argent peut être emprunté. Mais une génération d’hommes et de femmes capables de se faire confiance, de se respecter et de bâtir ensemble un avenir commun, cela ne s’achète nulle part. Cela se forme. Et c’est peut-être pour cela que, douze ans après, je reviens toujours à Guangzhou avec la même conviction et la même émotion : si l’Afrique doit changer un jour, ce ne sera pas grâce à ce que ces jeunes auront vu en Chine. Ce sera grâce à ce qu’ils auront découvert en eux-mêmes.

Un jour, je ne serai plus là. Mais si ces jeunes continuent à transmettre à d’autres ce qu’ils ont reçu ici de moi, alors une partie de moi continuera à construire l’Afrique avec eux.

Le Billet de Jean-Paul POUGALA
A Guangzhou, le Lundi 26 Octobre 2026 à Paris « 

Patrice NZIANSE

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