DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Journal du Panafricanisme Économique, Géopolitique & Géostratégique

Peut-on développer l’Afrique Seule ? Syndrome du Sauveur contre Intelligence Collective

Une photo. Un homme seul face à une délégation chinoise au complet. Cette image , de lui même, publiée par le Professeur Pougala sur sa quotidienne résume à elle seule le paradoxe africain : nous avons des visionnaires, nous n’avons pas encore de vision collective. Entre le syndrome du sauveur providentiel et l’urgence d’une intelligence collective organisée, l’Afrique joue en ce moment même sa survie économique – et peut-être bien plus que ça.

Je ne remercierai jamais assez le Professeur Jean-Paul Pougala de nous avoir ouvert les yeux sur la Chine. Depuis ses travaux sur le modèle de développement chinois appliqué à l’Afrique, il est l’une des rares voix à articuler une pensée économique cohérente, concrète et décoloniale pour le continent.

Mais sa démarche n’a jamais été comprise à la hauteur de ses engagements. Parce que son discours ne concernait pas que le Cameroun, ni son village natal de Bafang. Il parlait , il parle, au continent tout entier. Nous sommes bien dans une démarche panafricaine orientée industrie, économie et commerce. Pas dans une vision romantique de l’africanité. Dans une feuille de route industrielle.

C’est là que le bât blesse. La fascination du Professeur Pougala pour le modèle chinois a rapidement agacé un certain courant panafricaniste plus traditionnel , plus conservateur – celui qui croit à une renaissance quasi-christique du continent, portée par l’ère du Verseau et le bon vouloir du karma universel, sans effort particulier.

Ces deux visions sont irréconciliables sur le court terme. D’un côté une pensée mystique du réveil africain. De l’autre une pensée d’ingénierie économique. Je respecte la première. Mais dans l’état d’urgence où se trouve le continent, c’est la seconde dont nous avons besoin.

« Pour sortir de la situation où nous sommes, il faudra plus d’effort et d’énergie que jamais. Lancer l’industrie en Afrique, c’est un démarrage en côte, sans frein à main.« 

Et ça, personne ne veut l’entendre.

Citer la Chine comme modèle de réussite contre un Occident conquérante et barbare reste la position la plus cohérente pour qui comprend la structure des rapports de domination mondiaux. La Chine a sorti plus de 800 millions de personnes de la pauvreté en quatre décennies — sans FMI, sans plans d’ajustement structurel, sans brader ses ressources à des multinationales étrangères. (Banque Mondiale, China Poverty Reduction Overview, 2022)

Mais l’équation africaine a une variable supplémentaire que le modèle sino-africain ne règle pas seul : la conquête terroriste et l’expansion islamiste au Sahel. Ce que nos médias appellent pudiquement « terrorisme » est en réalité un front de conquête territoriale à visage religieux. Une arabisation du continent noir par le bas, là où la colonisation française opérait par le haut.

Nous ne sommes préparés ni à l’un ni à l’autre.

La photo partagée par le Professeur Pougala — lui seul, face à une délégation entière d’institutionnels de la China National Electric Apparatus Research Institute — dit tout. Il est seul. Pas parce qu’il manque de valeur. Mais parce que l’Afrique n’a pas encore produit les structures collectives capables de démultiplier ce que des esprits comme le sien représentent.

Dans notre bataille pour l’industrialisation du continent, pour une politique de prospérité — et non pas de « développement », terme colonial par excellence — on ne peut pas avancer en ordre dispersé.

Le Professeur Pougala devrait aujourd’hui être le porte-parole officiel de l’industrialisation africaine à l’Union Africaine. Pas pour honorer un homme. Pour institutionnaliser une vision.

Il y a une chose qu’on ne voit jamais en Chine : un entrepreneur chinois partir seul à l’autre bout du monde développer un projet gigantesque au nom de son pays, sans que son pays en soit informé, sans mandat, sans structure derrière lui. Ça n’existe pas. Chaque initiative chinoise à l’étranger s’inscrit dans un cadre institutionnel validé, encadré, adoubé par l’État.

Et c’est précisément pour ça que la Chine ne « donne » pas d’argent — elle met à disposition des outils, des infrastructures, des entreprises d’État de la taille de villes entières pour t’aider à réaliser ton projet. C’est le modèle. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est de la coopération structurée. Des organismes comme le FOCAC (Forum sur la Coopération Chine-Afrique) et la CABC (Chambre de Commerce Afrique-Chine) ont été mis en place précisément pour encadrer les entrepreneurs chinois en Afrique, les inscrire dans une logique d’État, pas d’aventure personnelle.

C’est pourquoi, quand leurs ressortissants tombent aux mains de groupes armés dans le Sahel, l’État chinois intervient — quitte à payer des rançons, contre l’avis de nos gouvernements souvent démunis face à ces situations. La mauvaise lecture qu’on en fait : « les Chinois financent les terroristes. » La vraie lecture : l’État chinois ne laisse pas ses expatriés devenir des otages dans des guerres qui ne les concernent pas.

Cela dit, le fait même qu’ils envoient leurs ressortissants dans des zones à haut risque comme le Sahel devrait nous interpeller. La Chine a identifié nos ressources. Elle sait ce qu’elle vient chercher. Et elle est prête à en payer le prix — ce que nous, nous sous-estimons encore dangereusement.

J’ai cherché. J’ai épluché les rapports disponibles sur les relations Chine-Afrique — les documents du FOCAC, de la CABC, les projets de coordination de la Belt and Road Initiative (BRI), les zones industrielles sino-africaines. Le nom de Pougala n’y apparaît nulle part.

Ce silence n’est pas un hasard. La Chine ne travaille pas avec des électrons libres. Elle travaille avec des interlocuteurs mandatés, qui rendent compte, qui représentent une structure. Or Pougala — et c’est à la fois sa force et sa limite — opère sans patron, sans mandat officiel, sans tutelle institutionnelle. Ce que Pougala reprochait à Kemi Seba, il en est lui-même, d’une certaine façon, le miroir : brillant, imprévisible, non encadré.

Et la Chine, qui l’a très certainement identifié, a probablement mis son action entre parenthèses pour cette raison précise : elle ne sait pas si sa démarche relève d’une volonté d’enrichissement personnel ou d’un projet collectif. Et si c’est collectif — avec qui ? Avec quels moyens ? Avec quel mandat ?

« Être missionné, c’est rendre compte. Et notre communauté panafricaine n’aime pas rendre compte. Tout le monde est un électron libre.« 

C’est là le nœud du problème. Le Professeur Pougala devrait partir en réunion avec un passeport diplomatique, une lettre de mission signée par une instance africaine légitime, et une délégation derrière lui. Pas seul. Il n’est pas normal qu’il soit envoyé seul. Mais pour être envoyé, encore faut-il accepter d’être mandaté — et donc de rendre compte.

Pour aller plus loin sur la mécanique des investissements chinois en Afrique, je vous invite à lire mon article sur le datacenter Nationale de Brazzaville — et sur qui se cache vraiment derrière ces projets d’infrastructure colossaux. Ce sont des entreprises d’État chinoises, de la taille de villes entières en nombre d’employés, qui opèrent. Pas des aventuriers. Des stratèges.

L’Afrique est victime de ses propres égos. Nos pays sont dirigés, pour la plupart, non pas par des femmes et des hommes soucieux de la prospérité collective, mais par des individus dont l’horizon s’arrête au portefeuille personnel. C’est ce qui fragilise nos États de l’intérieur, car le Monde le sait .

Une corruption systémique et endémique où chacun cherche à accumuler des privilèges — exonérations douanières, marchés publics, rentes extractives — sans jamais servir l’intérêt général.

Le Capitaine Ibrahim Traoré l’a dit depuis Ouagadougou : ceux qui viennent lui proposer leur aide le font en contrepartie de marchés, d’exonérations, de concessions. L’aide comme vecteur d’enrichissement personnel. L’altruisme comme masque de la prédation.

  • Absence de monnaie souveraine : le Franc CFA reste une laisse monétaire. Pas de monnaie, pas d’économie locale réelle. (Kako Nubukpo, L’urgence africaine, Odile Jacob, 2019)
  • Économies de rente : nos États sont sous hypothèque de leurs ressources minières et pétrolières. On ne vend pas nos matières premières, on les offre.
  • Accaparement foncier : les terres agricoles africaines sont rachetées par des capitaux libanais, marocains, émiratis. Le capital foncier quitte le continent.
  • Perte de contrôle éducatif : nos systèmes forment encore pour l’exportation — vers l’Europe, vers le Golfe — pas pour la reconstruction nationale.
  • Fuite des cerveaux : des générations d’élites formées à grands frais quittent le continent et n’y reviennent que pour les vacances.
  • Terrorisme comme conquête : le Sahel est un laboratoire de déstabilisation dont les commanditaires réels ne sont jamais nommés dans les médias mainstream.
  • Le Besoin d’une politique de Prospérité et non de développement en Afrique :  La renaissance africaine viendra des « Giordano Bruno » africains, capables de se former et se cultiver à outrance, hors des sentiers tracés par le système. ( Géostratégie Africaine de  Jean-Paul Pougala  )
  • Mieux saisir les opportunités de libération qui nous tendus : faire de la chine Un veritable Allié plutot que de Mal la jauger et Mal la Juger . (Comprendre la Chine en Afrique Tome 2 Un Allié Mal jaugé , Une Alliance Mal Jugée – Patrice Nziansè POGNON)

Ce n’est pas une pente douce. C’est une trajectoire de dissolution programmée si rien ne change dans les vingt prochaines années.

Ce que nous devons exiger : former la relève

Je demande au Professeur Pougala de former plus de clônes Pougala. Une relève sérieuse, altruiste et résolument panafricaine — travaillant pour le continent, pas pour une tribune internationale ou un financement occidental.

L’Afrique est à une période charnière. Elle se réveille ou elle disparaît. Pas métaphoriquement — réellement. Les attaques sont simultanées : économiques, militaires, culturelles, foncières, monétaires.

La seule alliance stratégique cohérente dans ce contexte reste la Chine — non pas par idéologie, mais par intérêt bien compris. Pékin n’a pas d’agenda civilisationnel sur l’Afrique. Il a un agenda économique. Et sur ce terrain-là, nous pouvons négocier d’égal à égal — à condition d’avoir des interlocuteurs africains sérieux, mandatés, préparés.

C’est tout le drame de cette photo : un homme brillant, seul face à une délégation. Il nous faut une délégation africaine face à eux.


Sources & lectures :

Patrice Nziansè — Paris, le Lundi 27 Avril 2026

Patrice NZIANSE

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