DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Media du Panafricanisme Économique et Géostratégique

Pourquoi Bally Bagayoko dérange-t-il autant ? Les persistances du Paternalisme Colonial

À Saint-Denis, la mobilisation lycéenne a déclenché une nouvelle offensive contre le maire, Bally Bagayoko. Le préfet de police a effectué un signalement à la justice pour des faits présumés de provocation à commettre un délit. Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, annonce vouloir lui réclamer le remboursement des dégradations du lycée Paul-Éluard. Le maire conteste les accusations et dénonce une déformation de ses propos.

Sur la séquence de la poubelle en feu, un élément mérite pourtant d’être rappelé : une vidéo plus longue le montre en train de l’éloigner des grilles du lycée. Des témoignages recueillis par l’AFP rapportent également qu’il a demandé aux jeunes d’arrêter de mettre le feu. Ce contexte change considérablement la lecture des images.

Dans le texte de clarification qu’il a publié, Bally Bagayoko rappelle sa position :

« Je le répète : la violence n’est pas notre méthode d’action. »

Il demande que le débat revienne aux revendications des lycéens : les moyens, les conditions d’apprentissage, les enseignants absents, les établissements dégradés et les inquiétudes liées à Parcoursup. Il revendique une présence auprès des jeunes pour prévenir l’escalade et permettre à leur parole d’être entendue.

Mais pourquoi sa volonté affichée de dialogue est-elle si facilement transformée en présomption de complaisance ? Pourquoi son attitude semble-t-elle continuellement devoir passer un examen de respectabilité, de fermeté et de compétence ?

À mes yeux, une partie de ce traitement porte les traces d’un héritage colonial : cette difficulté persistante à reconnaître pleinement l’autorité d’un homme noir lorsqu’il l’exerce selon ses propres convictions.

On lui reproche d’être trop conciliant, trop proche, trop bienveillant. Comme si l’empathie était une faiblesse. Comme si écouter ses concitoyens constituait déjà une faute de commandement.

Cette situation me rappelle une expérience personnelle. Lorsque j’ai pris la responsabilité d’un datacenter où tout partait en vrille, j’ai travaillé à remettre les choses en ordre. Malgré de très bons résultats, on a fini par me reprocher d’être trop conciliant avec mes équipes. Je ne sévissais pas assez. On attendait de moi que je sanctionne davantage, que je « coupe des têtes ».

Mes résultats ne suffisaient donc pas : il fallait aussi que j’adopte une certaine mise en scène de l’autorité.

C’est cette même injonction que je crois reconnaître dans le traitement réservé à Bally Bagayoko. On semble attendre de lui qu’il entre en confrontation avec les plus récalcitrants, qu’il prouve sa capacité à diriger par la dureté.

MAIS DEPUIS QUAND L’AUTORITÉ SE MESURE-T-ELLE AU NOMBRE DE TÊTES QUE L’ON FAIT TOMBER ?

Un responsable doit pouvoir poser des limites, protéger les personnes et chercher des solutions en maintenant le dialogue. La fermeté et l’écoute peuvent parfaitement coexister. Pourquoi cette possibilité lui serait-elle si difficilement accordée ?

C’est ici que se loge, selon moi, le paternalisme colonial. Cette vieille représentation, digne de Tintin au Congo, dans laquelle le Noir reste un être à guider, à corriger, à éduquer. Il peut accéder aux responsabilités, mais demeure sous surveillance : saura-t-il seulement quoi faire du pouvoir qui lui a été confié ?

Dans cette logique, même élu, même expérimenté, même compétent, il reste un élève. D’autres s’arrogent le droit de lui apprendre comment parler, comment se tenir et comment exercer sa fonction.

Ce que je dénonce, c’est cette posture de surplomb : celle qui transforme un désaccord politique en leçon de civilisation.

Bien sûr, un maire doit répondre de ses décisions. Bally Bagayoko peut être critiqué comme n’importe quel élu. Mais lorsque la critique repose sur des séquences amputées de leur contexte, puis glisse vers un procès permanent en aptitude à gouverner, il faut pouvoir interroger les ressorts de cet acharnement.

Son appartenance à La France insoumise ajoute une dimension partisane évidente. L’étiquette politique devient un raccourci qui permet parfois de disqualifier une position avant même de l’examiner. Pourtant, soutenir les revendications de lycéens ou privilégier la désescalade ne suffit pas à démontrer une volonté d’encourager le désordre.

Je vois dans cette affaire le croisement de deux mécanismes : une hostilité politique et un soupçon racial qui peuvent se renforcer mutuellement. Le militant serait forcément dangereux ; l’homme noir serait forcément incapable de maîtriser la situation. Son dialogue devient du laxisme, sa proximité devient de la complicité et sa fermeté, si elle s’exprime, risque à son tour d’être qualifiée d’agressivité.

COMMENT EXERCER SEREINEMENT UNE RESPONSABILITÉ LORSQUE CHAQUE POSTURE PEUT ÊTRE RETOURNÉE CONTRE VOUS ?

Mon père me disait souvent :

« Patrice, tu devras toujours travailler deux fois plus que les autres. »

Cette phrase m’accompagne encore. Elle résume le poids d’une exigence supplémentaire : réussir son travail tout en devant continuellement justifier sa place.

Travailler deux fois plus pour obtenir des résultats, puis devoir encore prouver que l’on mérite d’être là : voilà aussi ce que signifie, pour beaucoup d’entre nous, l’héritage colonial.

À suivre…

Les Brèves de Pat
Vendredi 02 Octobre 2026 à Paris

Patrice NZIANSE

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