DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Media du Panafricanisme Économique et Géostratégique

À Quoi Servent Réellement Les Sommets France–Afrique, Russie–Afrique, Chine–Afrique et Usa–Afrique ?

OU COMMENT NOTRE MANQUE D’INTELLIGENCE COLLECTIVE NOUS EMPÊCHE DE COMPRENDRE LES ENJEUX DE CES RENCONTRES !

J’entends ici et là que le sommet Russie–Afrique serait une hérésie. Et, pour être honnête, certains de ceux qui le dénoncent tiennent exactement le même discours lorsqu’il s’agit des sommets France–Afrique, Chine–Afrique ou États-Unis–Afrique. Mais à quoi servent réellement ces rencontres ? Pourquoi nos chefs d’État africains doivent-ils régulièrement se réunir à l’extérieur du continent, auprès des grandes puissances, pour discuter d’accords, de coopération, de financements et de promesses de développement ? Comme souvent, ce sont nos ego qui parlent, nos susceptibilités, nos préférences idéologiques, mais rarement ce que l’on appelle notre INTELLIGENCE COLLECTIVE ! Et pourtant, c’est précisément là que se trouve, selon moi, le véritable problème africain.

Notre première faiblesse : le manque d’ambition collective !

Là où je peux rejoindre les critiques, c’est sur le manque d’ambition collective de nos pays africains. Beaucoup de nos dirigeants participent à ces rencontres avec leurs propres exigences, leurs dossiers nationaux, leurs priorités politiques, parfois même sans véritable programme stratégique. Chacun vient défendre son petit intérêt, sans nécessairement réfléchir à la cohérence d’un projet continental. Le monde a parfaitement compris que nous étions désunis, insuffisamment organisés et trop souvent incapables de faire preuve de discipline et de rigueur dans la conduite de nos projets communs.

Alors, parfois, il devient nécessaire de nous réunir tous, comme dans un conseil de classe, pour faire le bilan ! Prenons un exemple très simple : 54 États africains pour seulement 52 semaines dans une année ! Imaginez qu’un président chinois, russe, américain ou français doive consacrer une semaine à chacun de nos pays pour écouter 54 programmes différents, 54 demandes de financement, 54 ambitions nationales, parfois contradictoires, sans véritable cohérence continentale. Il lui faudrait plus d’une année ! Et pour quel résultat ? Cinquante-quatre sollicitations, parfois farfelues, souvent dispersées, sans mutualisation des moyens ni complémentarité des investissements.

Bref, le bordel !

C’est justement pour éviter cette dispersion que les sommets multilatéraux peuvent avoir une utilité stratégique. Ils permettent de réunir plusieurs États, de confronter les besoins, de définir des priorités, de négocier des programmes de coopération et, surtout, de mettre en relation des acteurs qui, autrement, travailleraient chacun dans leur coin. On ne va pas à un sommet uniquement pour serrer des mains, prendre des photographies et assister à un dîner de gala. On y va pour construire des solutions, négocier des intérêts et créer du lien ! Ce n’est donc pas nécessairement le principe de ces sommets qui les rend indigents ou inutiles. C’est parfois notre incapacité à les préparer, à y défendre des objectifs cohérents et à en exploiter les résultats. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, ces rencontres ont souvent beaucoup plus d’impact qu’on ne l’imagine.

Seulement, pour le comprendre, il faut se donner la peine de lire les déclarations finales, les plans d’action, les accords sectoriels et, surtout, de suivre les engagements pris !

Le FOCAC : ce que m’a appris l’étude des relations Chine–Afrique

Je me suis particulièrement intéressé aux relations entre la Chine et l’Afrique, notamment au FOCAC — Forum sur la coopération sino-africaine, institutionnalisé en 2000. J’y ai consacré une partie importante de mes travaux sur la guerre économique. Aujourd’hui, beaucoup s’émerveillent de l’évolution des relations entre la Chine et l’Afrique. On observe une présence chinoise plus importante sur le continent, des infrastructures construites ou rénovées, des zones industrielles, des programmes de formation, des échanges commerciaux et de nouvelles perspectives de financement. Le Bénin, par exemple, est particulièrement fier de la transformation de son image urbaine et de certaines de ses infrastructures.

Le Prof rencontre des industriels chinois, visite des établissements de formation, développe des relations et des partenariats. Et il est loin d’être le seul ! De mon côté, je travaille également sur un autre dossier, celui de la finance alternative, avec entre autre avec EiC Corporation , une banque décentralisée initiée par un très jeune ivoirien , qui fascine par sa virtuosité et ses ambitions africaines et internationales. J’ai consacré près de 75 pages à l’étude de ce modèle financier, de ses mécanismes et de ses perspectives de coopération avec l’Asie dans le Tome IV de mes Manuels Africain de Guerre Economique. Je vous en parlerai prochainement.

Nous parlerons également des politiques d’exemption de droits de douane annoncées par la Chine pour les pays africains, des mécanismes de financement, des investissements industriels et des opportunités offertes aux entrepreneurs africains. Mais toutes ces initiatives, tous ces programmes, toutes ces rencontres et ces opportunités, vous pensez réellement que cela sort d’où ? Vous croyez que tout cela apparaît spontanément, par la seule volonté d’un entrepreneur chinois ou d’un chef d’État africain ?

Non ! Derrière ces initiatives, il existe souvent des années de négociations, de concertations, de rencontres ministérielles, de commissions techniques et de travail diplomatique. Et c’est justement ce que beaucoup ne comprennent pas.

Avant le Sommet des Présidents, il y a d’abord le travail des Ministres, des Experts et des Entrepreneurs !

Un sommet de chefs d’État ne commence pas lorsque les présidents arrivent devant les caméras ! Il se prépare parfois des mois, voire des années auparavant. Il y a des rencontres préparatoires, des conférences ministérielles, des réunions de hauts fonctionnaires, des négociations économiques et financières, des échanges entre industriels, investisseurs, entrepreneurs et représentants de la société civile. Les ministères des Affaires étrangères, de l’Économie, des Finances, de l’Industrie, de l’Énergie, des Infrastructures ou encore de l’Éducation peuvent être mobilisés. On examine les besoins, on identifie les projets, on négocie les modalités de coopération, on prépare les financements et on élabore les documents qui seront ensuite soumis aux dirigeants.

Le sommet présidentiel constitue alors une étape de validation, d’arbitrage et d’impulsion politique. Il représente souvent l’aboutissement visible d’un travail beaucoup plus important réalisé en amont. C’est précisément cette architecture que j’ai découverte en étudiant le fonctionnement du FOCAC. Le sommet de Pékin de septembre 2024, par exemple, s’est accompagné de l’adoption d’un plan d’action couvrant la période 2025–2027. Et la prochaine échéance importante sera la 10e Conférence ministérielle du FOCAC, prévue en 2027 en République du Congo. Ce qui m’intéresse, ce ne sont donc pas seulement les discours des présidents. Ce sont les mécanismes institutionnels qui permettent de transformer des discussions diplomatiques en projets industriels, financiers et infrastructurels. Car une déclaration politique ne vaut quelque chose que lorsqu’elle se traduit en réalisations concrètes.

Le sommet Russie–Afrique : pourquoi je ne partage pas les critiques de mon ami et collègue Olivier Segbo

Le troisième sommet Russie–Afrique vient de se tenir à Moscou, les 28 et 29 octobre 2026. J’ai notamment retenu la place accordée aux séances de travail, aux discussions économiques et aux échanges entre responsables politiques. Car le travail est immense ! Et je suis désolé de le dire, mais nous, Africains, avons encore énormément de difficultés à travailler collectivement. C’est parfois à l’extérieur de notre continent que nous parvenons à afficher un semblant de cohésion et d’organisation autour de programmes communs. Quel paradoxe !

Nous sommes capables de nous retrouver à Pékin, Moscou, Washington ou Paris pour discuter du développement africain, mais nous éprouvons les plus grandes difficultés à construire, entre nous, une stratégie industrielle, énergétique et financière réellement commune. Nous nous comportons parfois comme de grands enfants incapables de défendre collectivement leurs propres intérêts ! Pourtant, ces rencontres devraient aussi nous permettre de nous parler entre Africains. Car il ne faut pas oublier une chose : un sommet Chine–Afrique ou Russie–Afrique n’est pas uniquement une rencontre entre la Chine ou la Russie et chacun de nos États. C’est également une occasion pour les dirigeants africains de se rencontrer, de comparer leurs besoins et de coordonner leurs ambitions. Et c’est justement ce que nous devrions exploiter davantage.

Et l’Union Africaine dans tout cela ?

Voilà où se situe, selon moi, l’une de nos grandes contradictions ! Nous possédons déjà une institution continentale censée organiser cette coopération : l’Union africaine. Mais je considère que son fonctionnement demeure profondément décevant au regard des ambitions affichées. À mes yeux, elle reste trop dépendante de ses partenaires extérieurs, notamment européens, et peine à faire émerger une politique réellement autonome au service des intérêts du continent.

Lorsqu’une organisation africaine peut envisager une intervention militaire contre l’un de ses propres États membres au nom de la défense de l’ordre constitutionnel, comme nous l’avons vu dans les débats autour du Niger, cela pose une question fondamentale : jusqu’où doit aller la défense des principes institutionnels lorsqu’elle risque de provoquer un affrontement entre Africains ? Je ne nie pas la nécessité de règles communes. Je m’interroge sur nos priorités, notre cohérence politique et notre capacité à régler nos différends sans nous laisser enfermer dans les rapports de force internationaux. Ce que j’attends d’une véritable Union africaine, c’est qu’elle soit capable d’organiser les intérêts du continent, de coordonner nos investissements, de mutualiser nos ressources et de défendre nos priorités stratégiques. Or, dans les faits, nous sommes encore loin de cet objectif ! Et c’est pourquoi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, certaines rencontres organisées à l’extérieur du continent deviennent des espaces de dialogue et de coordination que nous ne parvenons pas toujours à faire fonctionner efficacement chez nous.

La Chine, Singapour et les coulisses de la Guerre Economique

Mon ami Ernest Tchakouté aime parfois glisser quelques quenelles à la Chine au profit de Singapour. Mais je crois qu’il sous-estime la profondeur des relations économiques, financières et industrielles entre ces deux pays. Singapour constitue une grande place financière asiatique, un centre de négoce international et une plateforme majeure de gestion des investissements. Ses relations avec la Chine sont anciennes, structurées et stratégiques. Il serait excessif de dire que le cœur de toute la finance chinoise se trouve à Singapour. En revanche, son rôle dans l’internationalisation des entreprises, des capitaux et des échanges asiatiques mérite toute notre attention. Et c’est précisément là que je veux en venir !

À travers ces écosystèmes, les entrepreneurs africains peuvent découvrir d’autres manières de financer leurs projets, d’organiser leurs activités d’import-export, de structurer leurs opérations de négoce et de lever des fonds. La Chine ne réalise pas nécessairement elle-même toutes les opérations de ses partenaires. Elle dispose aussi de relais économiques et financiers à travers l’Asie. Dans ma lecture de la guerre économique, c’est une dimension fondamentale : comprendre les circuits, identifier les partenaires, apprendre à utiliser les plateformes existantes et construire nos propres capacités. La Chine joue parfois dans les coulisses, observe ses partenaires, mesure leur fiabilité et développe des coopérations de long terme. Elle peut nous montrer des chemins, nous ouvrir des portes, nous proposer des instruments de coopération. Mais elle ne fera pas nécessairement le travail à notre place ! Et c’est justement notre rôle, à nous autres Africains, d’expliquer ces mécanismes, de les comprendre, d’identifier les opportunités et d’assurer leur suivi. Car il existe encore chez certains Africains un mépris presque automatique à l’égard de la Chine, sans véritable connaissance de l’histoire de ses relations avec notre continent.

Je défends depuis longtemps l’idée que nous devons apprendre à regarder ces relations autrement qu’à travers le prisme occidental. Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la Chine ou la Russie. Ces puissances défendent naturellement leurs propres intérêts. Mais nous devons comprendre que leurs propositions de coopération peuvent aussi nous offrir des marges de manœuvre supplémentaires, à condition de savoir négocier, contrôler et défendre nos propres intérêts. Et je reste convaincu que certaines puissances occidentales n’ont pas toujours intérêt à voir émerger une Afrique pleinement autonome sur les plans industriel, financier et stratégique. C’est précisément pour cette raison que la diversification de nos partenariats me paraît essentielle. Nous ne devons remplacer aucune dépendance par une autre. Nous devons apprendre à mettre les puissances en concurrence, à négocier avec chacune d’elles et à construire notre propre autonomie ! Voilà, selon moi, l’un des véritables enseignements de la guerre économique.

Mettre les grandes puissances en concurrence, plutôt que de choisir un nouveau maître !

C’est pour cette raison que je ne partage pas l’analyse de mon ami Olivier SEGBO lorsqu’il présente le sommet Russie–Afrique comme une hérésie. Ces rencontres peuvent constituer des étapes nécessaires dans notre apprentissage de l’intelligence collective, de la négociation internationale et de la mise en concurrence des grands blocs économiques. La Russie a ses intérêts. La Chine a ses intérêts. La France et les États-Unis ont également les leurs. Pourquoi les Africains ne pourraient-ils pas avoir une stratégie qui leur permette de travailler avec tous, sans se soumettre exclusivement à l’un d’eux ? Nous disposons déjà de plusieurs communautés économiques régionales. Mais leurs politiques, leurs infrastructures et leurs stratégies d’investissement ne sont pas encore suffisamment articulées autour d’une ambition continentale commune.

Imaginez ce que nous pourrions obtenir si, au lieu de présenter 54 programmes nationaux dispersés, nous arrivions avec de grands programmes régionaux cohérents ! Des corridors ferroviaires et logistiques reliant plusieurs pays. Des réseaux électriques interconnectés. Des projets industriels mutualisés. Des infrastructures numériques communes. Des plateformes financières capables de mobiliser les capitaux africains et internationaux. Nous pourrions alors discuter avec les grandes puissances non plus comme une addition de petits marchés, mais comme de véritables blocs économiques capables de négocier leurs intérêts. Et là, les choses deviendraient beaucoup plus intéressantes !

Nos Présidents doivent aussi rendre des comptes !

Il ne faut pas non plus oublier une réalité qui me dérange profondément. Trop de dirigeants africains, particulièrement dans certains pays subsahariens, donnent encore le sentiment de gouverner davantage pour leur maintien au pouvoir, leurs réseaux familiaux ou claniques et leurs intérêts politiques que pour la transformation structurelle de leurs nations . Et cela finit par se voir ! Dans un sommet international, un chef d’État n’est pas seul face à sa population. Il se retrouve devant ses homologues, des diplomates, des investisseurs, des industriels et parfois des institutions financières. Les performances de son pays, ses besoins, ses engagements et ses résultats peuvent être confrontés à ceux des autres. Et lorsqu’un dirigeant représente un pays qui manque toujours d’électricité, d’eau potable, de routes, d’infrastructures hospitalières ou d’équipements industriels après des décennies de pouvoir, il devient légitime de lui demander des comptes.

Je ne donnerai pas de noms ! Mais à un moment, cela fatigue ! Surtout lorsque des accords ont été signés, que des mécanismes de financement ont été proposés et que des partenaires techniques ont été mobilisés. Bien entendu, tous les échecs ne peuvent pas être imputés à un seul président ou à un seul gouvernement. Mais il faut désormais évaluer les engagements, identifier les responsabilités et mesurer les résultats. Un sommet ne doit plus être seulement un rendez-vous diplomatique. C’est le moment du bilan pour chacun des promesses tenues , non tenues et maintenues. Il doit aussi devenir un instrument de suivi, d’évaluation et de responsabilité ! C’est là que notre discipline et intelligence collective doit progresser.

Alors, à quoi servent ces Sommets ?

Je crois avoir compris une partie de leur utilité en étudiant les relations Chine–Afrique. Ce ne sont pas simplement des réunions de présidents. Ce sont des dispositifs de diplomatie économique qui peuvent mobiliser des administrations, des entreprises, des institutions financières, des industriels et des acteurs de la société civile pendant plusieurs années. Ils permettent de structurer des relations, de négocier des programmes, d’ouvrir des marchés et de créer des opportunités. Mais leur efficacité dépend aussi de notre capacité à transformer les engagements en réalisations.

Nous devons donc cesser de juger uniquement ces rencontres à travers les photographies officielles, les discours protocolaires et les préférences géopolitiques de chacun. Il faut lire les documents, comprendre les mécanismes, suivre les programmes et mesurer les réalisations. Et surtout, il faut que nous apprenions à travailler ensemble ! Nous attendons désormais le bilan du troisième sommet Russie–Afrique de Moscou.

De mon côté, je m’intéresse déjà à la prochaine grande échéance du FOCAC : sa 10e Conférence ministérielle, prévue en 2027 au Congo-Brazzaville. Je veux comprendre ce qui a été décidé, ce qui a été financé, ce qui a réellement été construit et ce que nos pays ont été capables de négocier. Car au fond, le problème n’est pas de savoir si nous devons aller discuter avec la Chine, la Russie, la France ou les États-Unis. Le véritable problème est de savoir ce que nous, Africains, voulons obtenir de ces rencontres et ce que nous sommes capables de construire ensemble !

Nous avons besoin de moins de discours, de davantage de rigueur, de plus de discipline, d’une véritable organisation collective et surtout d’une ambition continentale. Quand nous saurons enfin travailler par blocs, mutualiser nos moyens et défendre des programmes cohérents, nous n’irons plus dans ces sommets simplement pour solliciter de l’aide. Nous irons pour négocier des partenariats d’égal à égal, défendre nos intérêts et construire notre propre puissance économique. Et peut-être qu’un jour, ce seront les grandes puissances qui viendront en Afrique pour participer aux sommets que nous aurons nous-mêmes organisés autour de nos propres priorités !

Voilà le véritable enjeu.

À suivre…

𝙇𝙚𝙨 𝘽𝙧𝙚𝙫𝙚𝙨 𝙙𝙚 𝙋𝙖𝙩
Le Vendredi 26 Octobre 2026 à Paris

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Patrice NZIANSE

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