Piqûre de rappel par Amzat Boukari, historien et président de la Ligue panafricaine UMOJA
En ces temps de brouhaha, de fortes tensions entre l’Afrique et l’Occident, mais également entre Africains eux-mêmes, il est important de remettre le clocher au centre du village ! Et pour le faire qui de mieux que le professeur Amzat Boukari lors d’une intervention faite pour la Coopérative de Ménilmontant à la librairie Libertalia de la Maison des Métallos le 16 juin 2026
Le mot « panafricanisme » est redevenu à la mode, disons depuis 2017. Il est désormais mis à toutes les sauces et, surtout, caricaturé dans son essence comme dans sa complexité !
Nous avons, dans le monde francophone, la chance de compter parmi nous l’un des plus grands spécialistes de ce sujet. Un homme qui constitue pour moi une référence absolue et qui demeure, à mes yeux, l’un des derniers défenseurs de sa droite ligne historique.
Il est le gardien du Temple !
Or, justement, ce Temple a été profané !
Et comme Jésus, il tente aujourd’hui de chasser les marchands de ce Temple qu’était le panafricanisme.
Car, comme Jésus, il aura découvert que la cour du Temple a été transformée en un marché bruyant, rempli de charlatans !
On y trouve désormais des entrepreneurs, des coachs, des politiciens africains et des orateurs de toutes sortes, dont le commerce serait devenu techniquement indispensable pour que les pèlerins que nous sommes puissent s’acquitter de la taxe de la connaissance du Temple panafricain, en monnaie locale !
Et tout comme Jésus, Amzat semble interpréter cette activité commerciale comme une profanation, accusant ces nouveaux militants de transformer le panafricanisme, cette « maison de prière », en une « caverne de voleurs », voire en une « maison de trafic ».
LOL !
Bon, cette allégorie est directement inspirée d’un passage biblique. Mais je la trouve particulièrement pertinente.
Car, de mes échanges avec Amzat, qui m’a d’ailleurs moi-même catégorisé comme faisant partie de ces marchands du Temple, j’ai le sentiment que c’est précisément ce qui se rejoue actuellement.
Et si, paradoxalement, je peux être entièrement d’accord avec lui sur la tournure, bonne ou mauvaise, que prend aujourd’hui le panafricanisme, il me paraît important de rendre hommage à cet immense combattant de l’ombre.
Et si Amzat est notre Jésus, alors Kémi Séba serait notre Barabbas !
Ce Barabbas plusieurs fois sauvé par la foule au détriment de Jésus. Même si, dans notre métaphore, les choses semblent aujourd’hui prendre une autre tournure, alors que Kémi traverse peut-être l’un des moments les plus difficiles de son parcours.
Amzat Boukari est historien, écrivain et consultant. Il est président de la Ligue panafricaine UMOJA (LP-U) et du Comité international d’orientation du Musée des Civilisations Noires.
Rien à voir avec Jésus, bien sûr, même si j’ai pris un certain plaisir à établir ce rapprochement !
Car le panafricanisme n’est ni une religion ni une secte !
C’est un précepte, une philosophie d’authenticité, de résistance, de liberté, d’unité et de souveraineté des peuples noirs, exclusivement dans la perspective de leur émancipation et de leur nécessaire mue politique, économique et philosophique.
Le Temple panafricain et ses trois grandes familles
Aujourd’hui, lorsque l’on parle de panafricanisme, les gens ne voient et n’entendent que Kémi Séba. Et désormais Nathalie Yamb et Franklin Nyamsi.
Ces nouveaux marchands du Temple qui, à mes yeux, ont complètement phagocyté le message d’origine.
C’est précisément pour cette raison que j’ai pris l’habitude de diviser la compréhension du panafricanisme contemporain, tel qu’il est vécu dans l’espace francophone, en trois grandes catégories.
1. Le panafricanisme académique
Ce sont les gardiens de la souche originelle, de la pensée historique et philosophique du panafricanisme.
Amzat Boukari en est, selon moi, le plus fervent défenseur.
Ce courant travaille sur la généalogie du mouvement, ses fondements intellectuels, ses figures historiques, ses luttes, ses textes et ses objectifs originels.
Il constitue, en quelque sorte, la mémoire vivante du panafricanisme.
Mais j’y reviendrai, car cette mémoire est aussi, selon moi, devenue sa principale limite.
2. Le panafricanisme géopolitique
C’est celui des Kémi Séba, Nathalie Yamb, Franklin Nyamsi et, même s’ils vous diront probablement que non, des Pougala, Ernest, Claudel, Ekanga, Mbida et bien d’autres !
D’ailleurs, je m’aperçois qu’une grande partie de ce panafricanisme géopolitique francophone est portée par des Camerounais.
Des acteurs qui ont mis le business au cœur du sujet et introduit, ou du moins considérablement renforcé, cette notion de guerre économique, que je trouve insuffisamment présente dans les analyses du panafricanisme académique.
À l’exception notable de Marcus Garvey, qui constitue pour moi une référence fondamentale dans cette approche économique du panafricanisme.
Il fut l’un de ceux qui ont le plus clairement pensé l’émancipation noire en termes d’économie, d’entrepreneuriat, de puissance productive et d’autonomie financière.
Et c’est là que se situe l’une de mes principales critiques à l’égard des académiques.
Ils sont, à mes yeux, trop longtemps restés dans la rhétorique et la théorie !
À force de pousser toujours plus loin la connaissance historique et philosophique, ils ont laissé se développer une frange plus réactionnaire, plus offensive, plus directement engagée dans la confrontation géopolitique avec l’Occident.
Et surtout, une frange qui entend combattre l’Occident avec les propres armes de l’Occident !
C’est-à-dire l’économie !
Car la souveraineté politique sans souveraineté économique demeure une souveraineté largement théorique.
Et c’est précisément là que le panafricanisme géopolitique a trouvé son espace d’expression, son public et, malheureusement aussi, son marché !
3. Le panafricanisme kémitique
Enfin, nous avons le panafricanisme kémitique, porté notamment par de nombreux Congolais, à l’image de Mobali Makasi, mais auparavant par des figures comme Kalala Omotunde, sans oublier tous les diopistes.
Ce sont, pour reprendre volontairement ma métaphore religieuse, les adorateurs de Cheikh Anta Diop, leur véritable prophète des temps modernes !
Ce courant s’intéresse davantage aux fondements civilisationnels, culturels, spirituels et philosophiques des peuples noirs.
Il cherche à reconstruire une conscience de soi à partir de notre propre histoire, de nos propres références et de notre propre conception du monde.
Et c’est en cela qu’il complète, à mes yeux, les deux autres courants.
En vérité, tous les panafricanistes sont un peu de ces trois catégories, mais à des doses différentes !
Et c’est précisément pour cette raison qu’il est important de revenir régulièrement aux fondamentaux.
Africa United : revenir à la source avant de prétendre réinventer le panafricanisme
Il faut écouter Amzat Boukari lorsqu’il parle de ses travaux, de ses recherches et surtout de son ouvrage Africa Unite!, devenu, à mes yeux, une véritable bible du panafricanisme francophone.
Peut-être même davantage, pour comprendre le panafricanisme contemporain, que Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop.
Non pas que ce dernier soit moins important, bien au contraire !
Mais là où Cheikh Anta Diop nous plonge d’abord dans les profondeurs de notre passé, il faut également lire ses autres œuvres pour comprendre comment cette connaissance historique peut nous projeter dans le futur.
Ce sont deux démarches complémentaires.
L’une nous permet de comprendre d’où nous venons.
L’autre doit nous aider à savoir où nous allons.
Et surtout, comment nous comptons y parvenir !
Car connaître ses origines ne suffit pas à construire son avenir.
C’est pourquoi cet hommage que je rends aujourd’hui à Amzat me paraît primordial.
Il s’agit de refocaliser notre attention sur nos objectifs, sur cette vision déjà formulée par nos anciens combattants et sur les raisons profondes qui ont fait naître le panafricanisme.
Pourquoi le panafricanisme ne pouvait-il naître qu’en dehors de l’Afrique ?
Voilà un point essentiel de ma réflexion.
Le panafricanisme ne pouvait que naître en dehors d’une Afrique prisonnière de l’Occident !
Pourquoi ?
Parce que l’Afrique demeure, encore aujourd’hui, largement sous l’emprise hypnotique de l’Occident, qu’elle continue de considérer comme son maître à penser, pour ne pas dire autre chose !
Ce syndrome de Stockholm ne pouvait, selon moi, commencer à se défaire que grâce à la vision de ceux qui avaient vécu l’enfer au sein même du monde occidental.
Ceux qui avaient connu la déportation, l’esclavage, la ségrégation, l’humiliation et le rejet.
Ceux qui avaient été arrachés à leur terre, bannis, déportés, puis contraints de reconstruire ailleurs leur conscience et leur identité.
C’est donc depuis l’extérieur que s’est progressivement construite cette volonté de réunifier les peuples noirs autour d’une communauté de destin.
Et c’est précisément de cet éloignement que vient aussi une partie de notre fracture actuelle.
D’un côté, des Africains qui refusent parfois d’adopter cette philosophie ou cette compréhension du monde parce qu’elle leur vient de l’extérieur, de descendants d’anciens bannis ou déportés africains.
De l’autre, des Afro-descendants qui ont développé une conscience politique particulière à partir de leur expérience historique de l’Occident.
Voilà, à mes yeux, l’une des véritables raisons pour lesquelles le panafricanisme est aussi combattu en Afrique par les Africains eux-mêmes !
Car le panafricanisme est largement perçu comme une posture anti-occidentale, sur un continent qui, paradoxalement, cherche encore à s’occidentaliser !
Il y a là une profonde dichotomie.
Comment convaincre un peuple de se libérer d’un modèle qu’il continue d’admirer, de désirer et de considérer comme l’aboutissement de sa propre modernité ?
Ceux qui n’ont pas vécu, ou qui n’ont pas véritablement compris et surmonté cette terreur historique, ne saisissent pas toujours pourquoi il faudrait s’opposer au système qui l’a produite.
Et c’est là toute la difficulté de notre combat.
L’AES : une rupture encore trop hésitante ?
Aujourd’hui, je considère que seule l’Alliance des États du Sahel, l’AES, semble avoir réellement compris la portée politique de cette rupture.
Mais encore avec beaucoup de difficultés, de maladresses et, selon moi, pas assez de radicalité !
La rupture s’effectue par petites touches.
Elle avance, elle recule, elle tâtonne.
Elle n’est pas encore suffisamment assumée.
Or, nous savons que toute défaite peut naître d’une hésitation.
Une hésitation, c’est le temps que l’on offre à son adversaire pour se replacer correctement et frapper de nouveau, plus durement encore !
Et cette hésitation ne vient pas uniquement de l’intérieur.
Elle vient également de l’extérieur, de cette incapacité des Africains, des Afro-descendants et des diasporas à faire bloc suffisamment rapidement pour empêcher les coups de percer l’armure.
Nous observons, nous commentons, nous applaudissons, nous critiquons !
Mais faisons-nous réellement bloc ?
Sommes-nous capables de coordonner nos ressources, nos compétences, nos capitaux et notre influence pour accompagner concrètement ceux qui entreprennent cette rupture ?
Ou sommes-nous simplement devenus les spectateurs bruyants d’une révolution que nous prétendons soutenir ?
Car la souveraineté ne se décrète pas uniquement dans les discours !
Elle se construit, elle s’organise, elle se finance et, surtout, elle se défend !
Relire nos fondamentaux plutôt que courir derrière les nouveaux prophètes
Les Africains, les Afro-descendants et les diasporas, les Noirs dans leur ensemble — même si beaucoup détestent que j’emploie ce terme, y voyant une obsession de ma part — doivent constamment relire leurs fondamentaux.
Chaque nouvelle génération devrait, selon moi, commencer par lire Africa Unite! pour entretenir cette flamme de la liberté qui brûle en nous.
Avant même de s’interroger indéfiniment sur un passé trop lointain, que nous ne comprenons pas toujours et que, de surcroît, l’on nous conteste !
Attention, il ne s’agit pas de renoncer à notre passé !
Il s’agit de comprendre qu’une conscience historique, aussi indispensable soit-elle, ne constitue pas à elle seule un projet politique, économique et civilisationnel.
On ne bâtit pas sur du sable !
Et s’intéresser davantage à Amzat, notre Jésus, plutôt qu’à Kémi, notre Barabbas, me paraît aujourd’hui beaucoup plus salutaire pour la suite.
Car la route à parcourir demeure encore longue, très longue, et particulièrement difficile.
Il est beaucoup plus facile de distraire un peuple que de l’éveiller !
Et aujourd’hui, le peuple noir n’est pas du tout concentré !
Nous sommes éparpillés, agités, bruyants et désorganisés !
Nous consacrons une énergie considérable à nous opposer les uns aux autres, à nous invectiver, à nous diviser, à nous chercher des ennemis partout, mais beaucoup moins à structurer notre puissance collective.
Nous refusons parfois de respecter les règles, puis nous crions au racisme lorsque les conséquences de nos propres manquements nous rattrapent.
Un racisme qui existe bel et bien, mais que nous invoquons parfois pour de mauvaises raisons, y compris lorsque nous n’avons pas respecté les règles communes.
Cette incapacité à nous imposer de la discipline et de la rigueur finit par affaiblir nos propres revendications.
Car comment prétendre construire notre souveraineté si nous ne sommes pas capables de nous organiser, de respecter nos engagements, de développer nos compétences et de défendre collectivement nos intérêts ?
Comment prétendre affronter des puissances qui planifient sur plusieurs décennies lorsque nous peinons à nous coordonner sur quelques mois ?
Nous voulons la puissance, mais nous refusons trop souvent les contraintes nécessaires à sa construction !
Et c’est aussi cela que le panafricanisme doit nous apprendre.
Faire évoluer le panafricanisme plutôt que le laisser se figer
C’est précisément en cela que le panafricanisme doit évoluer, grandir et s’inscrire dans une démarche d’amélioration continue.
Notre mission — en tout cas la mienne — consiste à poursuivre le travail de nos anciens.
Pas simplement à les citer !
Pas simplement à glorifier leurs noms, à reproduire leurs discours ou à transformer leurs portraits en objets de vénération !
Mais à prolonger leur pensée, à la confronter aux réalités contemporaines et à lui donner les moyens de produire des résultats concrets.
Les panafricanistes académiques, malgré leur immense contribution intellectuelle, me semblent s’être trop souvent figés dans le temps.
Ils préservent la mémoire, les fondements et la cohérence historique du mouvement.
Mais la mémoire seule ne construit pas des usines, ne finance pas des infrastructures et ne garantit pas notre souveraineté.
Les panafricanistes géopolitiques apportent du mouvement, de la confrontation, de l’actualisation et des mises à jour dans nos comportements.
Ils nous obligent à regarder les rapports de force tels qu’ils existent réellement et à comprendre que le monde ne fonctionne pas uniquement sur des principes moraux, mais aussi sur des intérêts économiques, des rapports de puissance et des stratégies d’influence.
Même si, parfois, leur propre agitation finit par devenir une distraction supplémentaire !
Quant aux panafricanistes kémitiques, ils nous élèvent spirituellement et philosophiquement, en nous reconnectant à des références civilisationnelles que nous avons trop longtemps abandonnées.
Mais là encore, il faut veiller à ce que la quête de nos origines ne devienne pas une fin en soi.
Car il ne suffit pas de savoir qui nous étions pour décider de ce que nous allons devenir !
Ces trois panafricanismes ne devraient donc pas s’exclure.
Ils devraient se compléter, s’enrichir et se corriger mutuellement.
L’académique nous apporte la mémoire.
Le géopolitique nous confronte aux réalités du pouvoir et de l’économie.
Le kémitique travaille à notre reconstruction civilisationnelle et spirituelle.
Et c’est dans leur complémentarité que nous pourrons peut-être reconstruire une véritable doctrine panafricaine, capable de traverser les générations sans perdre son essence.
Une doctrine qui ne se contente plus de dénoncer la domination, mais qui nous donne les moyens de nous en affranchir.
Une doctrine qui ne se contente plus de parler de souveraineté, mais qui nous apprend à la produire.
Une doctrine qui ne transforme pas nos combattants en prophètes, ni nos militants en marchands du Temple !
Car le panafricanisme n’a pas besoin d’une nouvelle religion, de nouveaux gourous ou de nouveaux Barabbas !
Il a besoin de mémoire, de connaissance, de discipline, de compétences, d’organisation et de puissance économique.
Voilà pourquoi il est essentiel de revenir écouter Amzat Boukari.
Non pas pour en faire un nouveau prophète, mais pour nous rappeler ce que nous étions venus chercher dans ce Temple avant que les marchands ne s’en emparent !
Le panafricanisme n’est pas un marché. C’est un combat pour notre émancipation !
Et ce combat est encore très loin d’être terminé.
À suivre…
Les Brèves de Pat
Décoloniser les Esprits
Paris, lundi 19 octobre 2026
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