L’Élysée se prépare à la confrontation, de la salle Véga à la guerre robotique

Les noms attribués aux lieux de pouvoir ne sont jamais totalement innocents. Ils convoquent une histoire, une mythologie et parfois même un imaginaire guerrier ou conquérant. Sous le Palais de l’Élysée, une nouvelle salle de crise porte désormais un nom particulièrement évocateur : Véga.

Pour beaucoup, ce nom renverra simplement à l’une des étoiles les plus brillantes de notre ciel. Pour ma génération, il évoque immédiatement une autre figure : Véga, le Grand Stratéguerre de Goldorak. Et cette coïncidence mérite que l’on s’y attarde.

Une ancienne salle de cinéma transformée en salle de crise

La salle Véga a été aménagée sous le palais de l’Élysée, à l’emplacement de l’ancienne salle de cinéma présidentielle. Située sous les jardins d’hiver, cette pièce souterraine d’environ 80 mètres carrés a été réaménagée à l’automne 2025 afin d’accueillir les Conseils de sécurité et de défense nationale, ainsi que certaines réunions hautement confidentielles. Selon les informations publiées par CNews et Le Parisien, les travaux auraient été réalisés dans le cadre de l’enveloppe annuelle consacrée à l’entretien de l’Élysée, donc « à budget constant ». Cette précision financière ne change cependant rien à la portée politique et symbolique de la transformation : un lieu autrefois consacré au cinéma est devenu un centre de commandement.

La fiction a cédé sa place à la gestion de crise.

La salle Véga offre désormais une alternative plus vaste au PC Jupiter, le poste de commandement historique aménagé pour permettre au président de la République de diriger la force nucléaire française en situation de crise majeure. Le PC Jupiter demeure en fonction, mais son espace limité convenait moins à des réunions réunissant de nombreux responsables politiques, militaires et administratifs. La salle Véga serait environ deux fois plus grande. Elle comprend une vaste table ovale blanche pouvant accueillir une vingtaine de personnes, plusieurs écrans muraux et un système de visioconférence sécurisé installé sur l’ancien écran de cinéma.

Vendredi 18 septembre, Emmanuel Macron y a réuni des chefs de partis, des candidats à l’élection présidentielle, ainsi que les responsables des principaux services de renseignement. Au programme : la situation en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient, la sécurité de la France et leurs conséquences sur le quotidien des Français. Le choix de cette salle n’était donc pas anodin.

Pourquoi « Véga » ?

La pièce aurait été baptisée Véga en référence au nom de code attribué à Emmanuel Macron depuis son accession à l’Élysée. Le président donne ainsi son propre nom de code à une salle souterraine où se tiennent désormais les réunions de défense les plus sensibles de l’État. Institutionnellement, il ne s’agit que d’un nom. Symboliquement, l’image est autrement plus puissante.Une salle de commandement souterraine. Des militaires. Des responsables du renseignement. Des écrans stratégiques. Une menace extérieure désignée. Un président portant le nom de Véga. Lorsque j’ai découvert cette salle, je n’ai pas immédiatement pensé à l’étoile. J’ai été brutalement ramené à mon enfance.

Véga, le Grand Stratéguerre

Je me suis souvenu de Goldorak, cette série japonaise que nous regardions comme un simple divertissement, sans toujours percevoir toute la portée politique de son récit. Goldorak n’était pas seulement l’histoire d’un robot géant combattant des extraterrestres. C’était l’histoire d’un empire détruit, d’une puissance conquérante, d’une guerre pour les ressources et d’une civilisation transformant sa propre survie en justification de la domination des autres.

À sa tête se trouvait Véga, le Grand Stratéguerre.

Depuis la Lune Noire, son état-major préparait la conquête de la Terre. Véga fixait les orientations. Minos commandait les opérations. Et derrière le visage de Minos apparaissait Minas, une figure féminine miniature, dissimulée à l’intérieur de sa tête. Une autorité derrière une autre autorité. Un visage derrière un autre visage. Un pouvoir visible et un pouvoir caché. L’image paraît presque absurde lorsqu’on la raconte aujourd’hui. Elle était pourtant d’une redoutable efficacité symbolique : le commandant que tout le monde regardait n’était jamais totalement seul dans sa propre tête.

De la salle Véga à l’allégorie du pouvoir

Il ne s’agit évidemment pas de transformer un dessin animé en démonstration politique. Mais certaines coïncidences parlent à notre imaginaire. Une salle de crise baptisée Véga. Un président portant lui-même ce nom de code. Des responsables politiques et militaires convoqués sous terre pour examiner les menaces qui pèseraient sur la France. Une puissance française s’interrogeant sur son influence, ses intérêts stratégiques et sa place dans un monde qui lui échappe progressivement.

Dans ce théâtre symbolique, Emmanuel Macron pourrait apparaître aussi bien comme Véga que comme Minos : le stratège donnant l’orientation, mais également le commandant chargé d’exécuter une politique déterminée par des impératifs plus vastes que sa propre personne. Quant à l’image de Minas surgissant derrière le visage de Minos, elle m’évoque inévitablement la place singulière occupée par Brigitte Macron dans la représentation du pouvoir présidentiel. Il ne s’agit pas d’une accusation, mais d’une association visuelle et presque psychanalytique née d’un souvenir d’enfance : celle d’un pouvoir dont le visage s’ouvre pour en révéler un autre. Mais aujourd’hui, le véritable Grand Stratéguerre n’est peut-être déjà plus un être humain. Il pourrait être l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle, nouveau Grand Stratéguerre ?

L’intelligence artificielle analyse les données, surveille les communications, identifie les cibles, coordonne les drones et accélère la prise de décision. Elle ne mesure pas trente mètres comme les robots de notre enfance. Elle ne porte ni cape ni casque impérial. Elle possède pourtant quelque chose de plus impressionnant : une présence invisible et distribuée dans les satellites, les centres de données, les réseaux de télécommunications, les systèmes de renseignement et les plateformes d’armes.

Véga donnait ses ordres depuis la Lune Noire.

L’intelligence artificielle pourrait devenir cette autorité invisible qui observe le champ de bataille, évalue les probabilités, sélectionne les options et propose la décision avant même que l’être humain ait totalement compris la situation. Qui commandera réellement ? Le chef militaire utilisant le système ? L’ingénieur ayant conçu l’algorithme ? L’entreprise possédant les données et les infrastructures ? Le gouvernement ayant défini les objectifs ? Ou le système automatisé, devenu trop rapide et trop complexe pour être pleinement contrôlé par ceux qui l’emploient ?

La Russie menace-t-elle la France ou ses intérêts ?

Plusieurs responsables politiques français expliquent aujourd’hui que la Russie attaque ou menace les intérêts français et européens. Cette formulation mérite toute notre attention. Il ne s’agit plus seulement d’affirmer que la Russie pourrait menacer directement notre territoire. Il est désormais question de nos intérêts.

Mais de quels intérêts parlons-nous exactement ? De nos frontières ? De nos infrastructures critiques ? De nos réseaux informatiques ? De notre approvisionnement énergétique ? De notre influence internationale ? Ou de notre capacité à conserver une position dominante dans certaines régions du monde ?

La Russie dispose d’immenses réserves de gaz, de pétrole, de minerais et de matières premières. Elle cherche à renforcer ses capacités industrielles, agricoles et militaires, tout en réduisant sa dépendance aux circuits financiers et technologiques occidentaux. Il y a deux siècles, l’Occident regardait déjà la Chine comme un marché qu’il fallait ouvrir, y compris par la force. Aujourd’hui, cette même Chine est devenue une puissance industrielle capable de concurrencer ceux qui pensaient pouvoir éternellement lui vendre leurs produits et contrôler ses échanges.

La Russie suit une autre trajectoire, mais elle pose une question comparable : que devient l’influence occidentale lorsque les grands détenteurs de ressources ne veulent plus dépendre de ses monnaies, de ses technologies, de ses institutions et de ses règles commerciales ? La menace militaire ne doit pas être niée. Mais le conflit dépasse largement la seule question militaire. Il est aussi économique, énergétique, technologique et géopolitique.

Derrière la Russie, la bataille pour l’Afrique

La confrontation entre la Russie et l’Occident ne concerne pas uniquement l’Ukraine ou les frontières orientales de l’Europe. Elle concerne aussi l’Afrique. La Russie, la Chine, la Turquie, l’Inde, les États-Unis, les monarchies du Golfe et les anciennes puissances coloniales s’y affrontent déjà par les investissements, les infrastructures, les contrats miniers, l’énergie, les télécommunications, les ventes d’armes et les accords militaires.

Pourquoi une telle compétition ?

Parce que l’Afrique n’est pas un petit continent périphérique. Les représentations cartographiques habituelles ont longtemps minimisé visuellement son gigantisme. Or cet immense territoire concentre des ressources essentielles aux industries du XXIᵉ siècle : cobalt, cuivre, uranium, manganèse, hydrocarbures, minerais stratégiques, terres rares, réserves agricoles et potentiel solaire. L’enjeu, pour certaines puissances occidentales, n’est donc pas seulement d’empêcher la Russie ou la Chine de « s’emparer » de l’Afrique. Il est aussi de ne pas perdre un continent trop longtemps considéré comme une zone d’influence naturelle. Pour les Africains, l’enjeu devrait être exactement inverse : empêcher que cette nouvelle compétition mondiale ne provoque une nouvelle dépossession. Si nous ne maîtrisons ni nos ressources, ni nos infrastructures, ni nos données, ni nos capacités industrielles, nous changerons peut-être de partenaires sans jamais changer de condition.

De Goldorak aux robots militaires

Mais quel rapport avec la robotique ? Le rapport est direct.

En voyant défiler sur mon fil d’actualité des prototypes de robots militaires, téléopérés, semi-autonomes ou pilotés depuis un cockpit, j’ai immédiatement repensé à GoldorakGundamRobotechMacross et Patlabor. Ces machines demeurent évidemment très éloignées des robots géants imaginés par la science-fiction japonaise. Pourtant, l’intuition fondamentale de ces œuvres est en train de se matérialiser : l’être humain cherche à projeter sa force sur le champ de bataille sans exposer directement son propre corps. Le pilote peut se trouver dans la machine, à quelques kilomètres ou sur un autre continent. Entre lui et le robot se déploient des satellites, des centres de données, des réseaux de télécommunications, des logiciels de traitement d’images et des systèmes d’intelligence artificielle. La machine avance. L’humain supervise. L’algorithme analyse. La frontière entre l’outil, le soldat et le décideur devient progressivement plus difficile à distinguer.

Le poids et l’autonomie : les deux obstacles majeurs

Deux difficultés techniques limitent encore fortement le développement des grands robots militaires : le poids et l’autonomie énergétique. Un robot de combat doit transporter son blindage, ses capteurs, ses systèmes de communication, ses calculateurs, ses actionneurs, son armement et sa propre source d’énergie. Plus on renforce sa protection, plus il devient lourd. Plus il devient lourd, plus il consomme. Plus il consomme, plus il doit emporter de batteries ou de carburant. Et plus il emporte d’énergie, plus sa masse augmente. C’est un cercle technologique particulièrement difficile à briser.

À cela s’ajoutent la chaleur, la poussière, la boue, les obstacles, les brouillages électroniques, les cyberattaques et la fragilité des articulations mécaniques. Le robot humanoïde possède néanmoins un avantage : il peut théoriquement évoluer dans des environnements conçus pour le corps humain. Il pourrait franchir des escaliers, ouvrir des portes, utiliser certains équipements et intervenir dans des bâtiments où les véhicules traditionnels ne peuvent pas circuler. Mais sa morphologie constitue également sa faiblesse. Marcher, courir, conserver son équilibre et franchir des obstacles exigent beaucoup plus d’énergie et de complexité que le déplacement d’un véhicule à roues ou à chenilles.

Voilà pourquoi les premiers véritables robots de combat ne ressembleront probablement pas à Goldorak. Ils prendront d’abord la forme de drones aériens, de véhicules terrestres téléopérés, de quadrupèdes robotisés, de tourelles mobiles, d’essaims autonomes et de plateformes spécialisées.

La fin du champ de bataille traditionnel ?

Nous n’assistons pas encore à la disparition des soldats, des chars ou des armes à feu. Nous assistons à leur transformation. La guerre russo-ukrainienne montre déjà les limites du champ de bataille traditionnel. Des véhicules blindés valant plusieurs millions peuvent être détruits ou immobilisés par des drones beaucoup moins coûteux. Des positions situées à plusieurs kilomètres sont détectées par satellite, analysées par logiciel, puis frappées quelques minutes plus tard. Face aux armes à feu, les armées ont développé le blindage. Face au blindage, elles ont développé les missiles antichars. Face aux missiles, elles développent des systèmes de protection active. Face aux drones, elles déploient des brouilleurs, des canons automatiques, des systèmes laser et parfois même de simples filets. Chaque protection provoque l’apparition d’une nouvelle arme. Chaque innovation accélère la suivante. La prochaine étape sera probablement celle de la robotisation massive du champ de bataille. Des robots affronteront d’autres robots. Des machines combattront aux côtés des humains. Et certaines finiront probablement par traquer directement des êtres humains.

L’Afrique face à la révolution robotique

Pour l’Afrique, la question ne consiste pas à reproduire les arsenaux des grandes puissances. Elle consiste à comprendre les technologies qui redéfiniront la production, la sécurité et l’organisation des territoires. La robotique agricole peut contribuer à l’augmentation des rendements. Les robots peuvent inspecter les réseaux électriques, surveiller les infrastructures, intervenir dans les mines, assurer certaines opérations de maintenance et porter secours dans des zones sinistrées.

Les systèmes autonomes peuvent améliorer la logistique, la santé, la gestion de l’eau, la protection civile et la surveillance environnementale. Mais ces technologies peuvent également devenir de nouveaux instruments de dépendance. Qui possédera les machines ? Qui assurera leur maintenance ? Où seront stockées les données qu’elles collectent ? Qui pourra modifier leurs logiciels ? Qui contrôlera les mises à jour ? Qui décidera de leur arrêt ?

La souveraineté technologique ne consiste pas seulement à acheter les équipements les plus modernes. Elle consiste à comprendre leur fonctionnement, à former les ingénieurs, à maîtriser les données, à produire localement une partie des composants et à décider collectivement de leurs usages.

Le monde change sous nos yeux

Le véritable basculement ne sera pas l’apparition soudaine d’un Goldorak de trente mètres. Il sera progressif, presque invisible. Un drone supplémentaire. Un robot terrestre chargé du ravitaillement. Une tourelle capable de reconnaître une menace. Un exosquelette assistant le soldat. Une intelligence artificielle coordonnant plusieurs machines. Puis, un jour, l’être humain ne sera peut-être plus physiquement présent sur une partie du champ de bataille. Il en restera pourtant le concepteur, la cible et, espérons-le, le décideur ultime. La salle Véga m’a ramené à Goldorak. Mais Goldorak ne me ramène plus seulement à mon enfance. Il m’oblige désormais à regarder l’avenir.

Pendant que les responsables politiques préparent les opinions publiques à de nouvelles confrontations, les ingénieurs préparent déjà les machines qui les mèneront. La question n’est donc plus de savoir si la guerre deviendra robotique. Elle l’est déjà. La véritable question est de savoir jusqu’où nous laisserons les machines la conduire — et si l’Afrique participera à la conception des technologies de demain ou se contentera, une nouvelle fois, d’en devenir le marché, le terrain d’expérimentation et le réservoir de matières premières. Le monde change sous nos yeux. Et, comme souvent, nous ne le voyons qu’au moment où la fiction est déjà devenue réalité.

Patrice Nziansè
Le Mardi 22 Septembre 2026 à Paris

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Patrice NZIANSE

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