Dans mon précédent article, j’expliquais que l’intelligence artificielle empruntait désormais deux voies : celle de l’IA logicielle occidentale, vendue comme un service, et celle de l’IA matérielle chinoise, intégrée aux usines, aux robots et aux infrastructures.
L’affaire du technicien malien vient ajouter une troisième dimension à cette bataille : celle de la souveraineté.
Car il ne suffit pas de savoir utiliser une intelligence artificielle. Il faut encore savoir qui la possède, depuis quel pays elle est administrée et qui conserve le pouvoir de vous en couper l’accès.
Claude utilisé pour construire une plateforme de surveillance au Mali
Dans un rapport consacré aux usages malveillants de son intelligence artificielle, Anthropic affirme qu’un consultant indépendant, probablement installé à Bamako et travaillant avec l’Agence nationale de la sécurité d’État, aurait utilisé Claude comme principal outil d’ingénierie pour développer une plateforme baptisée Lakana 360.
Selon Anthropic, cette plateforme devait permettre de traiter les données issues d’environ 25 millions de cartes SIM appartenant aux trois opérateurs mobiles du Mali.
Il ne faut pas comprendre que 25 millions de personnes auraient nécessairement été espionnées individuellement. Une même personne peut posséder plusieurs cartes SIM et le chiffre semble correspondre à la capacité théorique du système. La portée réelle de la plateforme et ses conséquences n’ont d’ailleurs pas été vérifiées de manière indépendante.
Mais les fonctions décrites sont considérables.
Claude aurait participé à la conception d’un logiciel capable de collecter et de croiser des données téléphoniques, de rapprocher plusieurs cartes SIM d’une même identité et de produire automatiquement des dossiers de renseignement à partir d’un numéro.
Plus inquiétant encore, Anthropic affirme qu’à la demande de l’opérateur, le contrôle exigeant une ordonnance judiciaire aurait été retiré de la fonction permettant de générer ces dossiers.
Nous sommes donc bien face à une question grave de surveillance intérieure, de libertés publiques et de protection des citoyens. Le recours à l’intelligence artificielle ne rend pas cette surveillance plus légitime. Il la rend seulement plus rapide, plus automatisée et accessible à des équipes moins nombreuses.
Mais ce n’est pas le seul enseignement de cette affaire.
Anthropic a fermé la vanne
Après avoir identifié cette utilisation comme contraire à ses règles, Anthropic a supprimé le compte concerné.
En apparence, la décision semble normale : une entreprise découvre que son outil est utilisé pour construire une plateforme de surveillance intérieure susceptible de contourner les procédures judiciaires, puis elle bloque cet utilisateur.
Mais regardons maintenant cette affaire sous l’angle de la guerre économique et de la souveraineté technologique.
Un technicien africain utilise une intelligence artificielle américaine pour développer un outil destiné à une institution africaine. L’entreprise américaine examine l’utilisation qui est faite de son modèle, juge que celle-ci ne respecte pas ses règles et coupe l’accès au service.
Autrement dit, le technicien travaille au Mali, le commanditaire serait malien, les données sont maliennes et l’infrastructure est destinée au Mali, mais la décision finale concernant l’accès à l’outil reste américaine.
Voilà le véritable sujet.
Claude n’était pas l’outil du technicien malien. Le technicien malien était un utilisateur autorisé de l’outil d’Anthropic, jusqu’au jour où Anthropic a décidé qu’il ne l’était plus.
Leurs outils ne sont pas nos outils.
Nous pouvons payer un abonnement, développer des applications, former nos ingénieurs, confier des documents à la plateforme et organiser une partie de notre activité autour de ses capacités. Mais nous ne possédons ni le modèle, ni ses règles, ni son infrastructure, ni le bouton permettant de maintenir ou d’interrompre le service.
Nous louons une intelligence qui peut nous être retirée.
Ce que les Africains appellent un outil reste un service révocable
Beaucoup de pays africains pensent être entrés dans la révolution de l’intelligence artificielle simplement parce que leurs administrations, leurs entreprises ou leurs étudiants utilisent ChatGPT, Claude, Gemini ou d’autres plateformes.
Mais utiliser une technologie ne signifie pas la maîtriser.
Nous confondons trop souvent l’accès avec la propriété, l’abonnement avec la souveraineté et l’usage avec la puissance.
Tant que nos ingénieurs travaillent directement sur des plateformes étrangères fermées, leurs capacités dépendent des conditions générales d’utilisation décidées à San Francisco, Seattle ou Washington. Une modification contractuelle, une sanction économique, une décision politique ou une nouvelle règle de sécurité peut interrompre leur travail du jour au lendemain.
Aujourd’hui, le motif concerne une plateforme de surveillance intérieure. Demain, il pourrait concerner un programme de cybersécurité, un projet militaire, une infrastructure énergétique, un système de reconnaissance, un outil de renseignement économique ou simplement une application dont l’orientation politique ne correspondrait plus aux intérêts américains.
Les États-Unis utilisent déjà leurs technologies, leur système financier, leurs semi-conducteurs, leurs plateformes numériques et leur droit extraterritorial comme instruments de puissance. Pourquoi l’intelligence artificielle échapperait-elle à cette logique ?
L’IA logicielle américaine n’est pas neutre. Elle appartient à des entreprises américaines, fonctionne dans un environnement juridique américain et reste exposée aux priorités stratégiques américaines.
Ce constat ne signifie pas que toutes les décisions d’Anthropic seraient mauvaises ou qu’un État devrait pouvoir employer une IA étrangère sans aucune limite. Il signifie simplement qu’un pays qui dépend d’un modèle propriétaire étranger ne possède jamais totalement son outil de travail.
La morale définie par le fournisseur devient une limite technique imposée à l’utilisateur.
Et celui qui définit la limite détient une part du pouvoir.
La coupure n’a pourtant pas arrêté Lakana 360
La suite de l’affaire est encore plus intéressante.
Anthropic affirme avoir supprimé le compte ayant servi au développement, mais reconnaît ne pas avoir pu arrêter la plateforme déjà installée. Lakana 360 aurait été déployée sur site et fonctionnerait désormais avec d’autres modèles d’intelligence artificielle exécutés localement.
Anthropic a pu interrompre la poursuite du travail réalisé avec Claude. Elle n’a pas pu désactiver le système déjà transféré dans une infrastructure locale.
Cette différence est capitale.
Ce qui reste dans le cloud appartient au fournisseur. Ce qui est déployé localement commence à appartenir à celui qui possède les serveurs, les données, le code et les compétences nécessaires pour le maintenir.
Le véritable passage à la souveraineté se produit donc lorsque l’intelligence artificielle quitte le simple abonnement pour devenir une infrastructure contrôlée localement.
Le cas malien démontre exactement la limite du modèle propriétaire américain : tant que le technicien dépendait de Claude, Anthropic pouvait lui fermer la vanne. Dès lors que l’outil a été déployé localement avec un autre modèle, l’entreprise américaine ne pouvait plus agir directement sur lui.
C’est très bien qu’Anthropic ait fermé la vanne.
Cette décision vient rappeler brutalement aux Africains qu’ils ne possèdent pas les intelligences artificielles qu’ils utilisent. Et, quelque part, elle nous pousse à chercher une autre voie.
L’initiative chinoise arrive au même moment
Quelques jours après la publication de ce rapport, Xi Jinping a proposé, au sommet des BRICS de New Delhi, la création d’une communauté open source consacrée à l’intelligence artificielle.
La proximité entre les deux événements est politiquement saisissante.
D’un côté, une entreprise américaine rappelle qu’elle peut fermer l’accès à son modèle lorsqu’elle considère qu’un usage ne respecte plus ses règles.
De l’autre, la Chine propose aux pays des BRICS de coopérer autour de modèles ouverts, de formations spécialisées, d’une plateforme cloud et d’un écosystème commun d’intelligence artificielle.
La proposition chinoise n’a pas encore été adoptée comme programme officiel par l’ensemble des BRICS. Mais elle indique clairement la direction choisie par Pékin : offrir aux pays du Sud une alternative aux modèles propriétaires américains.
Avec un modèle ouvert, un pays peut théoriquement télécharger les composants disponibles, adapter le système à ses langues, l’entraîner sur ses propres données et le déployer dans ses propres centres de données. Il devient alors beaucoup plus difficile pour une entreprise étrangère de désactiver unilatéralement le service.
C’est précisément pour cette raison que les pays africains doivent entrer dans cette zone open source.
Non pas parce que la Chine serait désintéressée. Non pas parce que toutes les technologies chinoises seraient automatiquement souveraines. Mais parce que l’ouverture du modèle donne davantage de possibilités d’appropriation, d’adaptation et de déploiement local qu’un simple abonnement à une plateforme fermée.
Ne remplaçons pas seulement une dépendance américaine par une dépendance chinoise
Il faut cependant aller plus loin.
Passer d’une IA propriétaire américaine à une IA open source chinoise ne suffira pas si les serveurs, la puissance de calcul, les compétences, les données et la maintenance restent entièrement contrôlés depuis l’extérieur.
L’open source n’est pas encore la souveraineté. C’est une possibilité de souveraineté.
Pour la transformer en véritable indépendance, les États africains devront investir dans leurs propres centres de données, leurs réseaux électriques, leurs capacités de calcul, leurs équipes de cybersécurité et leurs laboratoires de recherche.
Ils devront également former des ingénieurs capables d’optimiser des modèles moins lourds, susceptibles de fonctionner sur des infrastructures adaptées aux contraintes africaines.
Le commentaire d’un ingénieur africain sous ma publication était d’ailleurs pertinent : pourquoi continuons-nous à vouloir consommer les modèles les plus puissants, conçus pour fonctionner avec des milliers de processeurs graphiques, au lieu de développer des solutions optimisées pour des machines plus modestes ?
L’Afrique n’a peut-être pas encore les moyens de gagner la bataille de la puissance brute. Mais elle peut travailler sur l’efficacité, la spécialisation, la sobriété énergétique, la mutualisation du calcul et les modèles adaptés à ses besoins.
Elle peut développer des intelligences artificielles consacrées à l’agriculture, à l’énergie, à la santé, aux transports, au climat, à la gestion urbaine et à la protection de ses infrastructures.
Elle peut surtout éviter de confier l’ensemble de ses données stratégiques à des plateformes qu’elle ne contrôle pas.
Le véritable enseignement du technicien malien
Le sujet n’est pas de savoir si le système Lakana 360 devait ou non être développé. Les accusations concernant la suppression d’un contrôle judiciaire posent un véritable problème de libertés publiques et doivent être examinées sérieusement.
Mais, du point de vue de la guerre économique, cette affaire constitue un avertissement.
Un État qui construit une fonction stratégique avec une IA étrangère propriétaire accepte qu’une entreprise extérieure puisse observer son utilisation, juger sa conformité et interrompre son accès.
La souveraineté ne consiste donc pas à demander à une intelligence artificielle américaine de produire du code africain.
Elle consiste à posséder le modèle, les serveurs, les données, l’énergie, les compétences et la capacité de poursuivre le travail même lorsque le fournisseur étranger décide de fermer la porte.
Après avoir délégué notre monnaie, nos télécommunications, nos systèmes d’exploitation et une partie de nos infrastructures numériques, nous ne devons pas déléguer à notre tour notre intelligence artificielle.
Anthropic a fermé Claude au technicien malien.
Mais, au fond, l’entreprise américaine vient peut-être de rendre un immense service à toute l’Afrique : elle nous rappelle que la technologie que l’on peut nous retirer ne nous a jamais véritablement appartenu.
Leurs outils ne sont pas nos outils.
Il est temps d’entrer dans l’open source, puis de construire les infrastructures africaines qui nous permettront enfin de posséder les nôtres.
Patrice Nziansè
Le Vendredi 18 Septembre 2026 à Paris