Comme par hasard, les géants américains de la technologie appellent désormais à ralentir l’intelligence artificielle.
Comme par hasard, une vaste campagne de sensibilisation se déploie soudainement à travers le monde pour nous alerter sur les risques de l’IA, et notamment sur la possibilité qu’elle finisse par détruire complètement l’humanité. À les entendre, nous serions presque à six mois de la fin du monde, menacés par des essaims d’agents intelligents prêts à tout pour rester actifs et échapper au contrôle de leurs créateurs !
Soudainement, les lanceurs d’alerte sont pris au sérieux.
Pourtant, lorsque Snowden nous prévenait des dangers de l’intrusion des États dans nos courriels, nos communications et l’ensemble de nos données personnelles, personne ne semblait vouloir arrêter la machine. Lorsque l’affaire Cambridge Analytica révélait comment nos données pouvaient être récupérées et utilisées pour manipuler l’opinion publique, cela n’a pas provoqué l’abandon massif des réseaux sociaux. Bien au contraire : nous les avons utilisés avec encore plus de frénésie.
Mais aujourd’hui, face à l’intelligence artificielle, les mêmes acteurs qui ont bâti leur puissance sur l’exploitation de nos données viennent nous expliquer qu’ils souhaitent désormais protéger l’humanité.
Permettez-moi d’être méfiant.
Tout est parti des déclarations de Dario Amodei, patron d’Anthropic, appelant l’industrie à ralentir la progression des modèles les plus puissants afin de laisser davantage de temps aux travaux sur la sécurité. Sam Altman et Elon Musk ont ensuite publiquement soutenu cette position. Le débat a alors quitté les laboratoires pour frapper directement les marchés financiers.
Car depuis plusieurs années, la Bourse mise des sommes colossales sur une mécanique relativement simple : des intelligences artificielles toujours plus puissantes exigeront toujours plus de puces, de mémoire, de serveurs, de réseaux, d’énergie et de datacenters.
Si cette course ralentit, c’est toute une partie du boom de l’IA que les investisseurs doivent soudainement réévaluer.
La réaction des marchés a donc été brutale. Nvidia a perdu environ 3,5 %, tandis qu’ASML, acteur indispensable à la fabrication des puces les plus avancées, chutait d’environ 6 %. En Corée du Sud, SK Hynix reculait de 6,4 % et l’indice Kospi de 3,3 %. SoftBank, grand investisseur d’OpenAI, a connu l’une des corrections les plus spectaculaires, avec une chute supérieure à 10 % en une seule séance.
Le mouvement est d’autant plus impressionnant que les valeurs liées à l’intelligence artificielle avaient connu une ascension exceptionnelle depuis l’arrivée de ChatGPT. Un panier d’actions liées à l’IA suivi par MSCI avait ainsi progressé de plus de 120 % depuis 2022.
Attention toutefois : les avertissements lancés par les patrons de l’IA ne sont pas les seuls responsables de cette chute. La hausse du pétrole, les tensions sur les taux d’intérêt et les incertitudes géopolitiques ont également secoué les marchés.
Mais une nouvelle question vient désormais s’ajouter aux inquiétudes des investisseurs : que valent toutes les promesses de croissance liées à l’intelligence artificielle si ceux qui construisent les modèles les plus puissants décident eux-mêmes d’appuyer sur le frein ?
Pour l’instant, l’IA est évidemment loin de s’arrêter. Mais le simple fait d’évoquer un ralentissement aura suffi à rappeler à quel point une partie de la Bourse mondiale dépend désormais de sa course en avant.
En vérité, cette inquiétude financière rejoint une série de contraintes techniques qui commencent réellement à peser sur le développement de l’IA.
Cette course est comparable à la conquête spatiale des années 1960. Il ne s’agit pas seulement de produire de meilleurs logiciels, mais de construire tout l’écosystème industriel capable de leur donner de la puissance : semi-conducteurs, mémoires, calculateurs, datacenters, réseaux électriques, systèmes de refroidissement, télécommunications, satellites et bientôt robots.
Car l’avenir de l’intelligence artificielle ne restera pas enfermé dans nos écrans.
Avec la construction massive de robots, il faudra donner un corps physique aux agents IA. La recherche va donc s’accélérer pour les faire sortir des datacenters et les projeter dans le monde réel. Nous aurons besoin de robots pour aller à la guerre, travailler dans les mines, explorer les fonds sous-marins, intervenir dans les centrales, transporter des charges, assister les personnes âgées ou évoluer partout où les limites physiques de l’être humain apparaissent.
Ces robots deviendront parfois nos avatars physiques, contrôlés à distance par des humains. D’autres disposeront d’une autonomie partielle ou importante. C’est aussi cela, l’avenir de l’IA : la rencontre entre l’intelligence artificielle, la robotique, l’énergie et les infrastructures de communication.
Bien entendu, les machines conserveront leurs propres limites. Lorsque l’on discute avec ChatGPT, on ne parle pas à une conscience humaine. On échange avec un système statistique extrêmement puissant, entraîné sur des quantités gigantesques de données, qui calcule la réponse la plus probable à partir de relations apprises entre les mots, les idées et les contextes.
Ce n’est pas une réflexion humaine au sens biologique du terme. C’est une capacité de calcul, d’association et de recomposition devenue gigantesque.
L’être humain est limité par sa mémoire et par son besoin de comprendre pour mémoriser durablement. L’intelligence artificielle, elle, peut accumuler et traiter une masse immense d’informations sans les comprendre comme nous. Elle est probablement le plus grand bachoteur de l’univers : comme certains premiers de la classe, elle possède une mémoire phénoménale et une extraordinaire capacité d’association. Mais les plus grands bachoteurs ne sont pas toujours les plus créatifs.
Bref, nous nous éloignons du débat.
Car ici, la peur de l’intelligence artificielle n’est pas seulement philosophique ou existentielle. Elle est stratégique, industrielle et économique.
Pékin, tout comme moi, voit dans cette soudaine mobilisation occidentale une possible manœuvre visant à contenir ses ambitions technologiques. Pour ma part, je crois même qu’elle peut révéler un véritable aveu d’inquiétude face à la Chine. Les Américains savent que celle-ci cherchera à aller plus loin, plus vite et moins cher.
La Chine construit l’une des plus importantes infrastructures de calcul au monde et développe de gigantesques pôles associant capacités informatiques, production électrique, stockage énergétique et réseaux de télécommunications. L’objectif est clair : sécuriser l’énergie nécessaire aux datacenters et renforcer leur résilience, car il n’existe pas de puissance en intelligence artificielle sans puissance énergétique.
Mais surtout, la Chine développe désormais ses propres puces, ses propres mémoires et ses propres processeurs afin de réduire progressivement sa dépendance envers les technologies occidentales.
La Chine possède le talent et la puissance industrielle. Il faut reconnaître aux États-Unis leur immense créativité technologique. Seulement, cette créativité est aujourd’hui de plus en plus challengée par les ingénieurs chinois, férus de technologies et véritables geeks, capables de pousser les usages de l’IA vers des horizons plus industriels et commerciaux, donc potentiellement plus susceptibles de générer rapidement de l’argent.
Une partie importante des investissements américains reste orientée vers la défense, le renseignement, la cybersécurité et la conservation d’une supériorité stratégique. La Chine, sans négliger ces domaines, cherche également à intégrer massivement l’IA dans l’industrie, les transports, la logistique, la santé, les villes intelligentes, le commerce et la robotique.
Voilà pourquoi je vois se dessiner une convergence d’intérêts propre à l’Occident, mêlant contrôle technologique, sécurité, finance et conservation de positions dominantes.
La stratégie pourrait progressivement ressembler au contrôle de la prolifération nucléaire.
Et si, demain, quelques puissances décidaient quels pays ont le droit de posséder des intelligences artificielles avancées et lesquels doivent en être privés parce qu’ils seraient considérés comme irresponsables ? Et si l’on imposait des autorisations pour accéder aux puces, aux modèles, aux infrastructures de calcul ou aux données nécessaires à leur entraînement ? Et si l’on finissait par sanctionner, traquer ou pourchasser tous ceux qui utiliseraient des technologies d’IA sans l’accord des puissances dominantes ?
Les restrictions américaines sur l’exportation des semi-conducteurs les plus avancés montrent que cette logique a déjà commencé.
Dans ce contexte, l’annonce faite par Xi Jinping à l’issue du sommet des BRICS prend une dimension considérable. La Chine entend mener la création d’une « zone open source pour l’intelligence artificielle » destinée aux pays membres du groupe. Cette initiative doit soutenir la coopération autour des grands modèles de langage, développer des programmes de recherche et de formation et favoriser l’émergence d’un écosystème ouvert.
Ce n’est donc pas seulement une annonce technologique. C’est une proposition géopolitique adressée au Sud global : construire un espace de coopération susceptible d’échapper, au moins partiellement, au contrôle des plateformes et des technologies occidentales.
Il reste évidemment à savoir ce que cette initiative produira réellement. L’open source ne suffit pas à créer une souveraineté technologique. Il faut également des datacenters, de l’électricité, des réseaux, des compétences, des données, des capacités industrielles et les moyens financiers d’entraîner puis d’exploiter les modèles.
C’est précisément là que la question africaine devient centrale.
Où l’Afrique se positionnera-t-elle ?
Acquiescera-t-elle docilement en répétant que l’IA est trop dangereuse et qu’il vaut mieux ne pas la développer sur le continent ? Acceptera-t-elle encore une fois que d’autres définissent pour elle les risques, les règles, les autorisations et les technologies auxquelles elle peut accéder ? Ou comprendra-t-elle que l’enjeu n’est pas simplement d’utiliser ChatGPT, mais de bâtir les infrastructures énergétiques, numériques, industrielles et éducatives qui permettront de participer réellement à cette révolution ?
Pendant que les grandes puissances débattent des dangers de l’IA, elles continuent d’investir des centaines de milliards dans les puces, les datacenters, les modèles et les robots.
L’Afrique doit donc se méfier d’un discours qui lui demanderait de renoncer à une technologie que ceux qui la présentent comme dangereuse n’ont absolument aucune intention d’abandonner.
À force de laisser les autres définir les dangers, les règles et les autorisations, nous finirons aussi par leur laisser les marchés, les emplois, les revenus et la puissance.
La peur de l’IA est réelle. Mais elle est également stratégique et économique. Car l’intelligence artificielle chinoise est lancée à la poursuite des modèles occidentaux, tandis que le nouveau plan quinquennal de Pékin renforce encore son ambition d’autonomie scientifique et de leadership technologique mondial.
La course ne fait donc que commencer.
Décidément, ce sujet ô combien explosif risque de faire des étincelles. 🤖🌏
À suivre…
Patrice Nziansè , le 15 Septembre 2026 à Paris