DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Journal du Panafricanisme Économique, Géopolitique & Géostratégique

EST-CE QUE L’AFRIQUE EST EN RETARD ?

C’est une question que l’on se pose souvent quand on regarde les images venues d’ailleurs, mais surtout quand on voyage.

De retour de Chine, cette fois en mode touriste — une première depuis près de dix ans que je la fréquente, que je l’observe, que j’y fais des affaires et que je m’y déplace — cette sensation d’un pays qui avance prend tout son sens. Parce que cette avancée répond à un objectif, à une vision commune que semble partager une grande partie de la société chinoise.

Mais l’avance d’un pays ou d’un peuple ne peut se mesurer uniquement par comparaison avec d’autres nations. Elle se mesure d’abord à l’aune de ses propres objectifs collectifs.

Pendant très longtemps, les Occidentaux blancs ont ainsi été perçus comme des gens extrêmement intelligents, évolués et riches, notamment à travers l’image de puissance qu’ils projetaient lorsqu’ils arrivaient dans nos pays africains, mais aussi asiatiques, depuis l’époque des premiers bateaux portugais.

Seulement voilà : c’est quand tu vois, ou que tu sais où se situe la ligne d’arrivée, que tu peux réellement évaluer ta position dans la course.

Or les peuples noirs ont été jetés dans une course à laquelle ils ne voulaient nullement participer, sans préparation, sans conviction et surtout sans vision !

Même si le peuple noir est le peuple originel, le plus ancien de la planète, à l’origine des autres populations humaines, les nations africaines telles que nous les connaissons aujourd’hui sont, elles, extrêmement jeunes. Elles ont notamment été dessinées à notre insu par les puissances coloniales, dans le processus dont la conférence de Berlin reste l’un des grands symboles.

Nous sommes donc de nouvelles équipes au milieu de très anciennes équipes. Et parmi les plus anciennes auxquelles nous aimons nous comparer, il y a justement la Chine.

La Chine, c’est cette athlète qui courait avec régularité ses tours de piste mais qui, à un moment de son histoire, a lourdement trébuché. Elle a dû passer par l’infirmerie, laissant croire à tous ceux qui venaient de la dépasser qu’ils avaient définitivement pris l’avantage sur elle.

Alors que non.

La Chine avait tellement de tours de piste derrière elle que, même après sa chute et son retour sur la piste, elle disposait encore d’un immense héritage civilisationnel, administratif, culturel et politique sur lequel reconstruire sa puissance.

Et c’est là que l’on peut véritablement parler de retard : quand on comprend le nombre de tours qu’il faut remonter pour atteindre le niveau que l’on s’est fixé.

En courant très vite, on peut effectivement regagner quelques tours. Mais sans objectif, sans compréhension du jeu et sans mobilisation de toute l’équipe, on devient improductif et inutile sur la piste !

Et parfois même, on court à contresens !

L’Afrique, pourtant si vieille, est redevenue la plus jeune dans cette course des nations.

Aucun Africain, ou presque, ne semble comprendre pourquoi il est là, où il doit aller et surtout quel rôle doit être le sien. Nos États modernes ont pour beaucoup à peine une soixantaine d’années d’indépendance, quand certaines civilisations auxquelles nous nous comparons disposent de plusieurs millénaires de continuité historique.

Même les Européens ont connu leurs propres ruptures. Leurs systèmes républicains modernes sont relativement récents par rapport aux longues périodes monarchiques qui les ont précédés.

La Chine, elle aussi, a connu sa période impériale avant la République. Mais elle a su réutiliser et adapter certains mécanismes anciens qui avaient fait leur preuve, comme la tradition du mandarinat et de la sélection administrative, pour construire progressivement une administration puissante et efficace.

Aujourd’hui, comme le constate le professeur Jean-Paul Pougala dans son article « Être riche au milieu de tant de pauvres est une anomalie dans le capitalisme. Ou quand la Chine s’apprête à présenter la facture aux pseudo-riches africains, avant de les balayer », la donne est en train de changer sous nos yeux.

Et une partie de notre élite africaine continue de raisonner avec des logiciels économiques appartenant à un système qui est lui-même en train de se transformer.

Nous n’avons même pas encore véritablement atteint le stade d’un capitalisme productif que nous sommes restés enfermés dans un capitalisme distributif, qui n’est finalement qu’une économie de rente.

Une rente qui ne profitait déjà qu’à quelques nantis et dont le modèle est aujourd’hui en train de s’effondrer.

Nos derniers dinosaures de la politique africaine risquent de nous laisser des États complètement délabrés et parfois presque ingouvernables si le changement n’est pas amorcé de leur vivant.

Et le coup de barre à droite va être super violent !!

Il nous faut donc, de toute urgence, de véritables colloques nationaux de mobilisation, avec tout le monde autour de la table, pour définir enfin des objectifs SMART : spécifiques, mesurables, atteignables, pertinents et inscrits dans le temps.

Pas des slogans. Pas des grandes déclarations. Des objectifs.

Nous entrons dans l’ère de l’Intelligence Collective.

L’économie NegMawon.

Le Panafricanisme économique.

C’est l’ensemble du monde noir, partout sur la planète, qui va devoir réfléchir à la manière dont nous pouvons nous réorganiser et nous coordonner.

Sortir de notre état lugubre de zombies pour redevenir des hommes et des femmes noirs capables d’intelligence collective et prédictive, capables de penser non pas seulement le mois prochain ou la prochaine élection, mais sur plusieurs générations, comme ont su le faire certains de nos ancêtres au cours des siècles précédents.

L’Afrique n’est pas en retard.

Elle n’est simplement plus dans le temps.

Son rythme est désordonné. Sa mélodie est devenue inharmonieuse et disgracieuse.

Nos villes sont sales et mal pensées parce que nous n’avons même pas pris le temps de comprendre à quoi sert une ville et ce que nous voulons en faire. Elles sont souvent conçues comme de simples accumulations de villages qui finissent par se toucher.

Et quand tu vas en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou ailleurs, tu retrouves même des quartiers portant parfois des noms qui singent ceux des beaux quartiers de nations qui, elles, ont travaillé leur urbanisme, leur organisation et leur identité.

On essaye d’imiter le résultat sans comprendre le processus qui l’a produit.

Trop de médiocrité. Trop d’improvisation. Et surtout un manque dramatique de vision claire.

L’Afrique n’est pas en retard.

Elle doit s’assumer. Grandir. Se réveiller.

Et surtout comprendre une chose essentielle : l’Afrique, ce n’est plus seulement un continent.

L’Afrique, ce sont tous les peuples noirs du monde entier.

C’est ça, l’Afrique.

Et rien que le fait de le comprendre peut complètement nous repositionner dans ce monde. Parce qu’il n’existe pratiquement aucun endroit sur cette planète où un Noir ne se soit installé, intégré au paysage local, ait construit, travaillé, créé, aimé, fondé une famille et métissé son entourage.

Nous sommes déjà partout.

Il nous reste maintenant à comprendre ce que nous pouvons faire ensemble.

À suivre…

Patrice NZIANSE , le 28 Aout 2026 à Beijing

Patrice NZIANSE

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