La Tribune vient de révéler que les États-Unis ont annoncé mobiliser 1,3 milliard de dollars dans le cadre de protocoles d’accord sanitaires de cinq ans avec le Burkina Faso, le Niger et la RDC. Le détail est édifiant : 147 millions pour le Burkina Faso, 179 millions pour le Niger, 900 millions pour la RDC. Des chiffres présentés avec fanfare par la machine de communication américaine comme une preuve d’engagement et de bonne volonté envers l’Afrique. Permettez-moi de rire.

Commençons par remettre les choses en perspective. Le budget militaire des États-Unis pour 2025 dépasse 1 500 milliards de dollars. Ce que Washington offre au Burkina Faso — 147 millions de dollars — représente moins de 0,01 % de ce budget. C’est, pour paraphraser, la monnaie qu’on laisse au serveur après un dîner fastueux. Mais le Softpower américain, lui, présentera cette pacotille comme une démonstration de « coopération », un signal envoyé au monde entier pour insinuer que l’AES penche vers Washington et s’éloigne de Moscou et de Pékin. C’est précisément l’objectif.
L’encerclement stratégique de l’AES
L’Alliance des États du Sahel n’est pas naïve sur la réalité des rapports de force. Elle sait qu’elle est encerclée — la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria, le Bénin formant une ceinture de containment souvent actionnée sous couverture française, désormais relayée par Washington dans le cadre du grand jeu de recomposition des alliances africaines. Pourtant, cette même AES, qui se sait grandement menacée, accepte une aide américaine que le complexe Softpower de Washington s’empresse de faire passer pour un rapprochement stratégique.
C’est ici que réside le piège. Car l’enjeu pour les États-Unis n’est pas sanitaire. Il n’a jamais été sanitaire. Tout pays qui abandonne le dollar – ou qui menace l’hégémonie du pétrodollar – devient, dans la doctrine washingtonienne, un ennemi potentiel à neutraliser. Posséder du dollar donne aux États-Unis un droit d’ingérence permanent sur ton économie. Ne plus en utiliser leur fait perdre à la fois une rente colossale, un outil de surveillance et un levier de contrôle. C’est aussi simple et aussi brutal que cela.
La rente américaine et le dollar qui vacille
Il faut comprendre ce que sont devenus les États-Unis dans le système économique mondial. Ils ne sont plus la grande puissance industrielle du début du XXe siècle. L’industrie qui inonde aujourd’hui les marchés mondiaux est chinoise. L’Amérique, elle, vit de rente et de spéculation financière – une économie de papier dont la planche à billets tourne à plein régime, creusant une dette abyssale que seul le statut de monnaie de réserve mondiale permet encore de masquer. Or ce statut est précisément ce que les BRICS, la Chine et les États alternatifs commencent à éroder – en exigeant d’être payés en yuan, en roubles, demain en or ou dans des devises panafricaines.
Tous les conflits que nous observons aujourd’hui – guerres d’intimidation, coups d’État téléguidés, sanctions économiques, opérations de déstabilisation – sont inévitables parce qu’ils découlent d’une seule réalité : on a touché à l’afflux du pétrodollar qui faisait des États-Unis la première puissance économique mondiale. Washington défend non pas des valeurs, mais un modèle d’extraction.
L’argent qu’ils ne verseront jamais
Il y a une dimension supplémentaire que nos militants et analystes doivent intégrer : une grande partie de ces annonces d’aide ne se matérialisera jamais sous forme de versements réels. Ce que les États-Unis gagnent, c’est la communication elle-même. Annoncer 147 millions pour le Burkina suffit à créer, dans les chancelleries et les médias occidentaux, le récit d’un Ibrahim Traoré qui renoue avec Washington, d’une AES qui tempère ses ardeurs anti-impérialistes. Le virement bancaire peut ne jamais arriver — le dommage politique, lui, est déjà fait.
C’est à cela que sert cette annonce : non pas à améliorer la santé des Burkinabè, mais à brouiller le message géopolitique de la résistance sahélienne et à alimenter les tensions internes au sein d’une alliance encore en construction.
Un appel à la vigilance
Ibrahim Traoré va s’en prendre plein la tête pour cette décision — et à juste titre, du point de vue de la cohérence stratégique. Quand on hausse les taxes douanières sur le monde entier, quand on encercle militairement tes alliés, quand on finance tes opposants et qu’on soutient les régimes qui te menacent, accepter 147 millions de ta main tendue n’est pas de la diplomatie pragmatique. C’est marcher dans un piège.
Nos militants panafricains qui entourent les présidents de l’AES doivent être plus aiguisés que jamais sur les tactiques de Softpower américain. Washington utilise toutes les failles possibles – économiques, humanitaires, sanitaires – pour faire croire à un réalignement. La vigilance doit être totale, l’analyse permanente, et le refus de la naïveté érigé en doctrine.
L’Afrique ne peut pas se permettre d’être à malin, malin et demi. Elle doit être, collectivement, le malin d’après.
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Patrice Nziansè — Paris, le mardi 3 mars 2026