À l’image de Père Riche, Père Pauvre, le professeur Jean-Paul Pougala aurait pu écrire un ouvrage intitulé Élève Riche, Élève Pauvre. Celui que j’appelle « le Prof », et que je considère comme un mentor sur les questions de panafricanisme économique et de géostratégie africaine, semble aujourd’hui tirer une conclusion sévère de son expérience : ceux qui ont payé peu auraient moins compris la valeur de son enseignement que ceux qui ont payé beaucoup.
Je comprends sa déception. Mais je conteste son explication.
Le Prof a très mal vécu le lynchage médiatique et le désaveu d’une partie de ses premières cohortes. À cette rupture se sont ajoutées les attaques de certains intellectuels d’un panafricanisme que j’appelle « académique », notamment après ses articles remettant en cause certaines analyses de Cheikh Anta Diop. Toucher à celui que certains ont érigé en figure intouchable, c’était forcément s’exposer à une riposte.
Klah Popo l’a d’ailleurs vivement critiqué pendant les deux semaines de promotion de sa conférence, donnée hier, dimanche 13 Septembre, à la librairie Tamery. Je devais y aller, puis j’y ai renoncé. Heureusement, Narmer, le libraire, a fait filmer l’intervention. Je pourrai donc en examiner les arguments et y répondre sans avoir à me livrer en pâture à un public potentiellement hostile.
Je ne suis payé par personne et je ne bénéficie d’aucun soutien organisé. Même le Prof ne semble pas me considérer comme un allié. Je suis un Rōnin : un Samouraï sans Maître. Je me bats pour mes convictions et pour une vision claire de mes objectifs : Africa United, en passant par une Afrique Reloaded.
Je ne suis pas là pour me faire aimer, mais pour éveiller, expliquer, partager et faire bouger les lignes. Je ne suis pas animé par l’argent ; je suis convaincu que la persévérance et la régularité finissent par créer les conditions pour en gagner.
Même avec la meilleure lame de Katana, tu ne sauras pas couper des tiges de roseau de manière nette et précise si tu ne maîtrises pas ton geste. C’est aussi ce que nous enseignent les arts martiaux : la compétence et l’excellence se construisent avec le temps. Elles ne s’achètent pas avec l’argent.
Et c’est précisément là que, selon moi, l’analyse du Prof se trompe.
Dans son article de ce matin, intitulé « #2628 — Aider les pauvres peut être une très mauvaise idée : Pougala rend l’argent », il revient sur les premières formations de 2014, proposées à 300 euros avec restauration et hébergement. Son texte prend la forme d’un réquisitoire contre ces élèves auxquels il estime avoir donné de la connaissance, pour recevoir en retour insultes, humiliation et déception.
Son explication repose largement sur le prix. Puisque l’on dit souvent que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, ceux qui l’ont attaqué n’auraient pas mesuré la valeur de ce qu’ils avaient reçu.
Mais le prix payé au formateur ne représente pas la totalité de l’investissement de l’élève.
Parmi nous, certains ont fait énormément d’efforts et de sacrifices pour assister à ses cours. J’ai suivi la formation à Genève en logeant chez de la famille à Chambéry. Cela impliquait des trajets quotidiens entre les deux villes pendant quatre jours. D’autres venaient de beaucoup plus loin, pour ses formations comme pour ses conférences. En 2014, il y avait un engouement extraordinaire autour du Rinvindaf.
Cet investissement ne s’arrêtait pas à l’inscription. Après notre voyage initiatique en Chine, j’ai réalisé un reportage de quarante-cinq minutes que je lui ai entièrement offert. Mon premier séjour chinois a duré un mois. J’avais acheté un nouvel appareil photo numérique, qui m’avait coûté une petite fortune, pour documenter cette expérience.
À l’époque, organiser ce voyage demandait une préparation importante, notamment pour le visa, les réservations et les déplacements. J’avais aussi rencontré des frais supplémentaires sur place à travers des réservations effectuées via Booking, ce qui m’avait laissé un goût amer.
Ce reportage sur notre délégation africaine en Chine a, selon les audiences que j’ai pu observer, dépassé les 500 000 vues. À mes yeux, il a fortement contribué à faire connaître le professeur Pougala auprès d’un public noir et africain bien au-delà des participants à ses formations. Et ce travail ne lui a rien coûté.
Je connais des professionnels auxquels on verse des sommes considérables pour réaliser des publireportages sur un président ou un pays africain. Demandez une prestation de communication à un média : vous comprendrez rapidement la valeur économique de ce type de travail.
Si le Prof estime ne pas avoir obtenu les retours économiques espérés auprès de ses premiers élèves, il faut aussi regarder ce qui s’est construit autour de lui en une décennie : une réputation, une audience, une marque de fabrique. Ce que l’on appelle aujourd’hui un Branding.
Cette notoriété explique aussi, selon moi, une partie de l’acharnement de ses détracteurs. Banda Kani lui reproche ce qu’il qualifie de « fétichisme chinois ». D’autres le présentent comme un escroc ou un plaisantin. À ces oppositions idéologiques s’ajoutent les déceptions de ceux qui se sont investis, ont tenté de concrétiser quelque chose et se sont plantés.
Beaucoup finissent alors par privilégier les services plutôt que l’industrie, parce que les barrières d’entrée leur semblent moins élevées en matière de compétences, de moyens et d’organisation. Pourtant, l’industrie dont parle le Prof commence aussi par la micro-industrie, parfois à la frontière de ce que l’on appelle l’artisanat. Il ne s’agit pas forcément de bâtir immédiatement une usine gigantesque.
Ce retour violent, j’ai le sentiment que le Prof n’a jamais vraiment réussi à l’accepter. Et, dans sa déception, il a parfois mis à la même enseigne ceux qui l’ont combattu et ceux qui le soutiennent depuis le début. Il a jeté le bébé avec l’eau du bain.
Je le ressens moi-même. Il se montre souvent très dur avec moi, critique mes publications et me reprend parfois publiquement, notamment lorsque je relaie un contenu chinois sans avoir mentionné sa contribution au sujet. Je vis certaines de ces interventions comme une volonté de rappeler sa supériorité intellectuelle.
Il a également refusé de préfacer mes ouvrages sur Comprendre la Chine en Afrique, alors qu’ils valorisent largement son travail et sa vision. Cela nourrit chez moi le sentiment d’être traité comme un adversaire malgré mon soutien. Pourtant, en tête-à-tête, le Prof reste gentil, courtois et à l’écoute. Il demeure une personne extrêmement intéressante. C’est aussi cette contradiction que je veux exprimer.
Mais revenons au fond : le problème des anciens du Rinvindaf n’est pas simplement le don de connaissance. C’est la capacité à comprendre ce que l’on a reçu, à savoir quoi en faire et à disposer des moyens de le mettre en œuvre.
Ce débat me rappelle certaines explications avancées en France sur la baisse du niveau des étudiants ou sur les difficultés économiques de professionnels pourtant diplômés : juristes, avocats, ingénieurs, cadres. On invoque leur origine sociale, leur formation ou leurs insuffisances individuelles, alors qu’il faut aussi regarder le système économique dans lequel ils évoluent.
À mes yeux, la désindustrialisation, le décrochage dans la course à l’innovation et la moindre création de valeur pèsent lourdement sur ces trajectoires. J’y vois également les limites d’un ancien modèle de rente, historiquement nourri par des rapports d’exploitation avec l’Afrique, dont certaines ressources commencent à se tarir. On ne peut pas analyser les individus en faisant abstraction de l’économie qui les entoure.
La même erreur se produit quand on parle de l’Afrique. Certains discours occidentaux ou arabes présentent ce continent comme un territoire auquel la nature aurait tout donné, mais dont les habitants ne sauraient ni exploiter, ni protéger, ni transformer les richesses. C’est justement cette incapacité à organiser la création de valeur que le Rinvindaf ambitionnait de combattre.
Mais on ne passe pas du servage à l’entrepreneuriat en quatre jours.
On ne transforme pas immédiatement une personne habituée à chercher un emploi en quelqu’un capable de construire une activité productive, d’assumer le risque, de recruter, de financer et de développer un marché. Il faut comprendre la nouvelle responsabilité que l’on porte. Il faut aussi apprendre que les risques peuvent être réduits par un véritable travail collectif de long terme.
Pour moi, cette formation a été un déclic. Il en a été de même pour plusieurs personnes avec lesquelles je travaille encore sur la Chine. Nous en avions compris l’essence, mais il nous a fallu cinq à six années supplémentaires pour mieux cerner ce qu’il y avait à faire et comment nous y prendre.
Le temps et le pourquoi : voilà ce que je place au centre du débat.
Ce que le Prof attribue à la richesse relève aussi, selon moi, de la clarté de l’objectif. Tant que l’on n’a pas compris sa mission, on se disperse. L’entrepreneur qui investit une somme importante arrive souvent avec une activité, un marché à développer et une exigence de rentabilité. Il veut retrouver sa mise et, si possible, la décupler.
Celui qui arrive sans projet précis peut espérer une recette magique. Mais cette différence ne prouve pas que le pauvre serait incapable de comprendre. Elle montre que les participants n’arrivent ni avec les mêmes attentes, ni avec les mêmes outils, ni au même stade de leur parcours.
Il y avait donc aussi une question de recrutement, de préparation et d’accompagnement. Donner des connaissances puissantes à des personnes, puis les lâcher dans la nature sans objectif suffisamment défini ni encadrement durable, expose forcément à la frustration.
Les grandes organisations chinoises avec lesquelles le Prof travaille ne fonctionnent pas ainsi. Elles fixent des objectifs, organisent les ressources, encadrent les équipes et suivent les résultats. La connaissance s’inscrit dans une structure qui permet de l’utiliser. Et lorsqu’un État soutient cette structure, il ne distribue pas simplement des moyens pour enrichir quelques individus : il attend une contribution à une stratégie collective.
C’est pourquoi je considère le Rinvindaf comme un programme économique qui aurait dû être soutenu par nos États, avec davantage d’heures de cours et une véritable logistique d’accompagnement. J’en parle déjà dans mes ouvrages.
La Chine n’a pas construit ses capacités industrielles avec des séminaires de quelques jours. Ses ingénieurs, ses chercheurs et ses entrepreneurs se forment dans la durée. Tous ne viennent pas de familles riches. La détection des aptitudes, la formation, la discipline et l’accès à des structures capables de transformer ces aptitudes en résultats comptent aussi.
Sans compréhension du pourquoi et du temps nécessaire, la déception devient presque inévitable. Les sacrifices de l’instant présent ne prennent tout leur sens qu’au moment des récoltes.
Avec les années et ce qu’il appelle les « mises à jour », le Prof a lui-même appris de son expérience. Son réseau en Chine s’est renforcé. Il s’est fait connaître et reconnaître par davantage d’interlocuteurs. Les possibilités qu’il peut proposer aujourd’hui ne sont donc plus celles de 2014.
Je suis convaincu que les acteurs chinois observent attentivement les personnes qui travaillent sérieusement sur leur pays et sur les possibilités de coopération. Nous ne sommes ni leurs espions, ni leurs commerciaux gratuits, contrairement à ce que certains insinuent. Nous pouvons devenir des partenaires.
Dans mon propre travail, fondé notamment sur les publications de nombreux chercheurs et universitaires chinois, je pars du principe que ce que nous écrivons peut être lu par ceux dont nous parlons. Nos prises de position publiques construisent une réputation. Lorsque nous sollicitons ensuite des interlocuteurs, cette réputation peut nous précéder.
Je vois dans la Chine une capacité à détecter des talents et des partenaires potentiels que je retrouve trop rarement dans nos propres institutions. Cette attention peut permettre de repérer une aiguille dans une meule de foin. Encore faut-il que cette aiguille ait quelque chose à apporter.
Après une décennie de voyages et de présence régulière en Chine, il me paraît logique que le Prof ait noué des relations plus structurées et que ses activités aient suscité l’intérêt de différents interlocuteurs. J’y vois une explication plausible à l’élargissement de ses possibilités, même si je ne prétends pas connaître le détail des soutiens ou des moyens dont il bénéficie.
À mes yeux, il a aussi contribué à donner envie à de nombreux Africains d’aller découvrir la Chine autrement. Les commerçants africains y étaient présents bien avant nous, mais le récit du Prof a ouvert une autre perspective : comprendre la production, les procédés, l’organisation industrielle et les possibilités de partenariat.
Cela dérange certains intermédiaires habitués à acheter au plus bas prix pour revendre des produits médiocres, tout en laissant croire que la Chine ne fabriquerait que de la camelote. Or la qualité que l’on achète dépend aussi du cahier des charges et du prix que l’on accepte de payer. Ceux qui entretiennent cette confusion contribuent eux-mêmes à dégrader l’image de la production chinoise.
Cette évolution du réseau du Prof change profondément la valeur de son offre. Aujourd’hui, il peut mettre en relation, orienter vers des créneaux et faciliter l’accès à des possibilités qu’il ne connaissait pas nécessairement à ses débuts. Le contenu de la formation s’est enrichi de dix années d’expérience.
C’est l’histoire du réparateur appelé devant un bateau en panne que personne ne parvient à remettre en marche. Il donne trois coups de marteau, le moteur repart et il présente une facture de 10 000 euros. Quelques euros pour les coups de marteau ; tout le reste pour savoir où frapper.
L’expérience a une valeur. Sur ce point, je n’ai aucun désaccord avec le Prof.
Aujourd’hui, il s’adresse davantage à des entreprises ou à des entrepreneurs qui disposent déjà d’une activité et de trésorerie. Si je refaisais une formation avec lui, je pourrais envisager de la financer sur le budget formation de mon entreprise. Ce serait une dépense professionnelle, intégrée à un objectif de développement.
C’est aussi ainsi que se financent certains séminaires très coûteux : à travers des budgets d’entreprise. Comparer ce public avec celui des premières cohortes, sans tenir compte de cette différence, fausse l’analyse.
Le Prof a ajouté à ses connaissances la valeur de son expérience, de son réseau et de sa capacité à ouvrir des portes. Il peut donc vendre plus cher. Mais cela ne démontre pas que ses premiers élèves auraient échoué parce qu’ils étaient pauvres ou parce qu’ils avaient insuffisamment payé.
Cela montre aussi que son offre et son public ont changé.
Augmenter les tarifs peut permettre de réduire le nombre de participants, de mieux sélectionner les projets et de consacrer davantage de temps à chacun. Encadrer trois personnes n’a rien à voir avec l’accompagnement de cinquante ou cent participants par session.
J’ai fait de l’accompagnement : c’est un travail extrêmement exigeant, parfois un véritable enfer. Chaque personne arrive avec ses difficultés, ses attentes, ses urgences et ses contradictions. Il ne suffit pas de transmettre un savoir pour que tout se mette en mouvement.
Mais un prix élevé ne garantit ni la compétence, ni la persévérance, ni la réussite. Il sélectionne d’abord ceux qui peuvent le payer. Si les résultats s’améliorent, il faut aussi regarder la taille des groupes, la maturité des projets, les ressources disponibles et la qualité du suivi.
On ne transforme pas, en quelques jours, des personnes façonnées par la dépendance au système et le salariat subi en leaders industriels. Pour faire tourner nos entreprises, nous avons besoin de diplômés et d’une main-d’œuvre qualifiée. Nous avons aussi besoin d’apprendre à travailler ensemble.
Et l’un des obstacles que je rencontre souvent, c’est la difficulté de certains Africains à accepter de travailler sous la direction d’un autre Africain. Un surdiplômé peut refuser de mettre son intelligence au service d’un entrepreneur qu’il juge moins instruit que lui. Lorsque cet entrepreneur devient une célébrité comme Dangote, le regard change. Mais au début, qui accepte de contribuer à la construction ?
Cette question de confiance, de coopération et de reconnaissance du leadership ne se règle pas avec le prix d’une formation.
Je n’en veux donc pas au Prof de partager ses ressentiments et sa déception. Je peux même comprendre sa dureté, bien que je la trouve parfois injuste envers ceux qui le soutiennent depuis le début. Ce que je lui reproche, c’est de ne pas toujours distinguer le bon grain de l’ivraie.
Tous les anciens élèves ne l’ont pas insulté. Tous n’ont pas abandonné. Tous n’ont pas attendu une recette magique. Certains ont continué à apprendre, à travailler, à écrire, à investir et à construire, souvent discrètement et avec leurs propres moyens.
Le travail est encore loin d’être terminé. La réindustrialisation africaine n’en est qu’à ses débuts. Dans mon ouvrage Comprendre la Chine : un allié mal jaugé, une alliance mal jugée, je développe déjà cette réflexion sur le Rinvindaf et sur les dispositifs qui pourraient prolonger son ambition.
L’enjeu est que cet élan ne se perde pas avec le temps, et que les travaux de figures comme Marcus Garvey ou Cheikh Anta Diop ne restent pas seulement des références que l’on cite. Nous devons apprendre à former, sur le long terme, ceux qui porteront nos ambitions économiques et industrielles.
Si la Chine s’était arrêtée à Mao, elle ne serait pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Une idéologie peut donner une direction, mais il faut ensuite des objectifs concrets, des institutions, des compétences et une continuité dans l’action.
Élève riche, élève pauvre ? Pour moi, la question décisive reste celle-ci : pourquoi te formes-tu, que veux-tu construire et combien de temps es-tu prêt à y consacrer ?
L’argent compte. Mais sans pourquoi, sans temps et sans organisation, même la meilleure lame reste un objet que l’on ne sait pas manier.
Les Brèves de Patrice NZIANSÈ
Paris, lundi 14 septembre 2026.