DÉCOLONISER LES ESPRITS

Le Journal du Panafricanisme Économique, Géopolitique & Géostratégique

L’intelligence artificielle emprunte deux voies : IA Logicielle contre IA Matérielle… service vs industrie , solution propriétaire vs open source… Qui en ressortira gagnant ?

Nous allons poursuivre cette semaine consacrée à l’intelligence artificielle, car une question fondamentale commence à apparaître derrière les annonces spectaculaires, les discours alarmistes et la multiplication des nouveaux outils : vers quelle économie l’intelligence artificielle est-elle réellement en train de nous conduire ?

Cette réflexion m’est venue à la lecture de l’article du professeur Jean-Paul Pougala intitulé : «Leçon #2629 – Voici pourquoi, face à l’IA open source, l’Occident a déjà perdu la guerre de l’IA face à la Chine. »

Son analyse met en lumière une fracture essentielle. La compétition ne se joue pas seulement entre l’intelligence artificielle américaine et l’intelligence artificielle chinoise. Elle oppose désormais deux voies économiques et technologiques : l’IA logicielle occidentale face à l’IA matérielle chinoise, le service face à l’industrie.

Et derrière cette opposition se cache une question beaucoup plus importante : laquelle de ces deux intelligences artificielles sera réellement la plus rentable ?

La première voie : l’intelligence artificielle comme service

L’Occident, et principalement les États-Unis, développe une IA essentiellement logicielle.

ChatGPT, Claude, Gemini, Grok ou Meta AI sont des modèles accessibles depuis un ordinateur ou un téléphone. Ils rédigent, traduisent, résument, programment, créent des images, analysent des données ou automatisent certaines tâches. Leur utilité est réelle et parfois impressionnante, mais leur modèle économique reste celui d’un service numérique.

L’entreprise construit une plateforme extrêmement coûteuse, puis cherche à la rentabiliser par des abonnements, des licences, des interfaces de programmation et des services vendus aux entreprises.

Le problème est que cette intelligence artificielle coûte énormément d’argent avant même de commencer à en rapporter. Il faut construire des centres de données, acheter des processeurs, sécuriser l’accès à l’énergie, refroidir les équipements, entraîner continuellement les modèles et mobiliser des milliers d’ingénieurs.

À chaque nouvelle utilisation, le système consomme encore de la puissance de calcul.

L’entreprise doit donc réunir toujours plus d’abonnés pour espérer amortir des infrastructures toujours plus coûteuses. Elle vend 20 ou 30 euros par mois un service qui repose sur des investissements de plusieurs dizaines, voire centaines de milliards. Plus les usages augmentent, plus il faut également augmenter les capacités techniques nécessaires pour les supporter.

L’IA logicielle occidentale ressemble alors à une immense autoroute numérique dont la construction ne s’arrête jamais, mais sur laquelle les utilisateurs paient un abonnement relativement faible.

Cette IA peut bien sûr devenir rentable. Le logiciel a même historiquement permis de dégager des marges considérables. Mais l’IA générative introduit une difficulté nouvelle : contrairement à un logiciel classique déjà installé, chaque demande adressée au modèle mobilise de nouveau des serveurs, de l’énergie et des capacités de calcul.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien de personnes utilisent l’IA. Il faut savoir si chaque utilisation rapporte davantage que ce qu’elle coûte et si les gains promis aux entreprises compensent durablement les investissements colossaux engagés.

La seconde voie : l’intelligence artificielle comme outil de production

La Chine développe une approche différente.

Elle possède évidemment des modèles de langage et des plateformes logicielles. Mais elle cherche surtout à intégrer l’IA dans les machines, les robots, les véhicules électriques, les ports, les trains, les réseaux énergétiques, les systèmes logistiques, les télécommunications et les villes intelligentes.

L’IA ne devient plus seulement un service que l’on consulte. Elle devient une technologie embarquée dans l’appareil productif.

Dans une usine, l’intelligence artificielle peut détecter une anomalie avant qu’une machine ne tombe en panne, réduire les pertes de matière, contrôler automatiquement la qualité, optimiser la consommation électrique, organiser les stocks et augmenter les cadences de production.

Dans un port, elle peut anticiper l’arrivée des navires, répartir les conteneurs, coordonner les grues autonomes et réduire les temps d’attente.

Dans un réseau électrique, elle peut équilibrer la production et la consommation en temps réel.

Dans les transports, elle peut optimiser les itinéraires, réduire les retards, anticiper les pannes et renforcer la sécurité.

Cette IA est plus facile à amortir parce que son bénéfice est directement visible dans l’économie réelle. Si elle permet à une usine de produire davantage, de réduire ses déchets, de consommer moins d’énergie ou de mobiliser moins de personnel pour une même production, son investissement peut être mesuré presque immédiatement.

L’intelligence artificielle logicielle doit chercher des clients.

L’intelligence artificielle industrielle produit elle-même une partie de sa rentabilité.

Elle ne rapporte pas nécessairement de l’argent sous la forme d’un abonnement mensuel. Elle en fait économiser partout où elle est installée. Elle réduit les coûts, accélère les opérations, améliore la qualité et augmente la capacité de production.

Voilà pourquoi l’IA matérielle possède un avantage économique considérable : son coût peut être absorbé par les gains de productivité réalisés dans toute la chaîne industrielle.

L’Occident s’est désindustrialisé au moment où l’IA entrait dans les machines

C’est ici que la situation devient paradoxale.

Les États-Unis dominent encore une partie décisive de la recherche, du cloud, des semi-conducteurs avancés et des modèles d’intelligence artificielle. Mais l’Occident s’est progressivement désindustrialisé en délocalisant une grande partie de sa production vers l’Asie.

Pendant plusieurs décennies, les économies occidentales ont privilégié les services, la finance, la propriété intellectuelle, la consommation et les revenus tirés des capitaux. Elles ont conservé les marques, les brevets, la conception et les bénéfices, tout en transférant une partie croissante de la fabrication.

Cette organisation paraissait très rentable tant que la production industrielle pouvait être réalisée à faible coût ailleurs.

Mais l’intelligence artificielle change la nature du rapport de force.

Pour développer une IA industrielle, il ne suffit pas de posséder un excellent logiciel. Il faut encore avoir des usines dans lesquelles l’installer, des robots à piloter, des ports à automatiser, des trains à coordonner, des batteries à améliorer, des réseaux électriques à optimiser et des villes nouvelles à équiper.

Or l’Occident a précisément abandonné une partie du terrain matériel sur lequel cette nouvelle intelligence artificielle doit désormais s’appliquer.

Il possède l’intelligence, mais de moins en moins de machines dans lesquelles l’intégrer.

La Chine possède les modèles, les usines, les machines, les réseaux et les infrastructures.

La Chine ne se contente plus de produire massivement

Il serait cependant faux de résumer l’avantage chinois à la seule production de masse.

La première phase de l’industrialisation chinoise consistait essentiellement à produire rapidement, massivement et à faible coût pour les marchés occidentaux. La Chine était alors décrite comme « l’usine du monde ». Elle fabriquait les produits conçus ailleurs et tirait sa croissance du volume des exportations.

Mais cette époque est en train de changer.

La Chine ne veut plus seulement fabriquer davantage. Elle veut produire mieux, plus vite, avec moins d’énergie, moins de déchets, davantage d’autonomie technologique et une capacité permanente d’amélioration.

Elle passe progressivement d’une industrie de reproduction à une industrie d’innovation.

L’intelligence artificielle lui permet justement de franchir ce cap. Elle améliore les processus, accélère la recherche, renforce les robots, automatise la logistique, optimise les batteries et raccourcit les cycles de développement des nouveaux produits.

L’objectif n’est donc plus seulement de vendre des millions d’objets identiques. Il consiste à bâtir une industrie capable d’apprendre, de se corriger et de s’améliorer presque en temps réel.

La différence est fondamentale.

L’ancienne puissance industrielle reposait sur la production massive et la rente tirée de la domination des marchés. La nouvelle puissance industrielle repose sur la capacité à améliorer continuellement les produits, les machines et les infrastructures.

La Chine n’est plus seulement l’usine du monde. Elle cherche à devenir l’usine intelligente du monde.

Le service peut rapporter beaucoup, mais l’industrie diffuse la richesse

L’IA logicielle peut générer des fortunes considérables pour quelques entreprises. Lorsqu’un modèle devient incontournable, son propriétaire peut vendre des abonnements à l’échelle mondiale et dégager des revenus gigantesques.

Mais cette rentabilité reste concentrée autour de la plateforme.

L’IA industrielle produit une rentabilité beaucoup plus diffuse. Elle améliore simultanément la performance de l’usine, du transporteur, du fournisseur d’énergie, du logisticien, du port, du commerçant et parfois même du consommateur final.

Elle ne crée pas seulement un chiffre d’affaires numérique. Elle augmente la productivité générale de l’économie.

C’est toute la différence entre vendre un outil et transformer l’appareil productif.

Une entreprise occidentale peut vendre un agent conversationnel à une usine chinoise. Mais si cette usine utilise cet agent pour réduire ses coûts, perfectionner ses robots et conquérir de nouveaux marchés, la plus grande partie de la valeur économique finale sera captée par celui qui produit, pas nécessairement par celui qui fournit le logiciel.

L’Occident peut donc gagner de l’argent avec l’IA tout en perdant progressivement la guerre industrielle qu’elle accélère.

Voilà le paradoxe.

L’open source chinois comme accélérateur industriel

La proposition faite par Xi Jinping au sommet des BRICS de créer une communauté open source autour de l’intelligence artificielle doit être comprise dans cette logique.

La Chine ne cherche pas seulement à offrir gratuitement des modèles aux pays du Sud. Elle veut généraliser un environnement technologique compatible avec ses propres équipements, ses réseaux et ses standards.

L’open source permet à chaque pays d’adapter les modèles à ses langues, à ses données et à ses besoins. Il permet également aux entreprises locales de développer leurs propres applications sans payer continuellement des licences à des plateformes américaines.

Mais ce modèle ouvert possède aussi une dimension géopolitique.

Plus les pays utiliseront des modèles chinois, plus ils formeront des ingénieurs à ces outils. Plus ils adopteront les infrastructures associées, plus leurs systèmes deviendront compatibles avec les normes chinoises. Et plus cet écosystème s’élargira, plus il deviendra difficile de s’en détacher.

La Chine ne vend donc pas seulement une technologie. Elle construit une communauté industrielle et normative autour de cette technologie.

L’open source n’est pas uniquement un cadeau. C’est une stratégie de diffusion.

Quel modèle sera finalement gagnant ?

La victoire ne se mesurera pas seulement au nombre d’utilisateurs, à la puissance d’un modèle ou à la qualité des réponses données par un agent conversationnel.

Elle se mesurera à la quantité de richesse réelle que chaque modèle d’intelligence artificielle permettra de produire.

L’IA logicielle occidentale peut réduire le nombre d’employés nécessaires dans certaines fonctions administratives, intellectuelles ou commerciales. Elle peut améliorer la productivité d’un bureau, d’une agence ou d’un cabinet.

L’IA industrielle chinoise peut améliorer simultanément une usine, un réseau électrique, un port, une ligne ferroviaire, un véhicule autonome et toute une chaîne logistique.

L’une cherche principalement à remplacer ou assister des tâches humaines dans le secteur des services.

L’autre cherche à augmenter la puissance de production de toute une économie.

L’une dépend d’un marché d’abonnements dont il faut sans cesse élargir la clientèle.

L’autre peut s’amortir en produisant davantage, plus rapidement, à moindre coût et avec une meilleure qualité.

Dans cette compétition, l’industrie possède un avantage stratégique : elle produit les objets, les infrastructures et les équipements dont le monde réel continue d’avoir besoin.

On peut se désabonner d’un logiciel.

On se détache beaucoup plus difficilement d’un réseau électrique, d’un système ferroviaire, d’une infrastructure 5G, d’un port automatisé ou d’une chaîne industrielle dont toute l’économie dépend.

Et l’Afrique dans tout cela ?

L’Afrique ne doit surtout pas se limiter à choisir entre ChatGPT, Claude, DeepSeek ou Qwen.

Ce serait encore choisir entre les produits des autres.

Notre véritable enjeu consiste à déterminer ce que nous voulons faire de l’intelligence artificielle. Voulons-nous simplement disposer d’assistants capables d’écrire nos courriers et de produire nos images ? Ou voulons-nous utiliser l’IA pour développer notre agriculture, notre énergie, nos transports, nos villes, nos industries et nos services publics ?

Une intelligence artificielle africaine ne trouvera sa véritable rentabilité que lorsqu’elle répondra à des problèmes économiques africains.

Elle devra optimiser les mini-réseaux électriques, anticiper les récoltes, gérer l’eau, organiser la mobilité urbaine, améliorer la sécurité, coordonner les infrastructures et accompagner l’industrialisation du continent.

C’est précisément le sens de mon projet autour de la Smartech et de la ville intelligente africaine de demain.

Sans industrie, l’Afrique sera cliente des intelligences artificielles étrangères.

Sans infrastructures numériques et énergétiques, elle restera dépendante de leurs plateformes.

Sans stratégie politique, elle fournira ses données tout en achetant les services construits à partir de celles-ci.

Ce que l’on doit retenir

La guerre de l’intelligence artificielle oppose désormais deux économies.

L’Occident développe principalement une IA logicielle, propriétaire, commercialisée comme un service et dont la rentabilité dépend d’abonnements, de licences et d’une clientèle mondiale.

La Chine développe une IA de plus en plus matérielle, intégrée aux machines, aux usines et aux infrastructures. Sa rentabilité provient des gains de productivité, de la réduction des coûts, de l’amélioration permanente des équipements et de la conquête de nouveaux marchés.

L’Occident possède encore une avance technologique considérable dans plusieurs domaines. Mais il s’est désindustrialisé au moment même où l’intelligence artificielle commençait à quitter les écrans pour entrer dans les machines.

La Chine, elle, ne cherche plus seulement à produire massivement. Elle construit une industrie de l’innovation, de l’apprentissage et de l’amélioration continue.

L’Occident veut vendre l’intelligence artificielle au monde.

La Chine veut construire le monde matériel dans lequel cette intelligence artificielle deviendra indispensable.

Alors, entre le service et l’industrie, qui sera le gagnant ?

L’histoire économique nous enseigne que les services peuvent créer des fortunes. Mais ce sont les infrastructures, les machines et les normes industrielles qui construisent les puissances.

Patrice Nziansè
Le Jeudi 17 Septembre 2026 à Paris

Patrice NZIANSE

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