Une publication récente affirme qu’Anthropic travaillerait sur une empreinte statistique capable de signaler qu’un texte a été généré, même partiellement, avec Claude. Il ne s’agirait pas d’un banal filigrane visible ou d’une mention « produit par une intelligence artificielle », mais d’une trace inscrite dans la manière même dont les mots sont choisis et agencés.
L’information reste à confirmer précisément dans sa mise en œuvre, mais elle soulève déjà une question beaucoup plus importante que la simple détection des contenus artificiels : à qui appartient réellement un travail effectué avec l’aide d’une IA ?
Depuis quelque temps, certaines plateformes, maisons d’édition, universités ou institutions invalident des travaux dès qu’elles soupçonnent l’intervention d’une intelligence artificielle. Le raisonnement est aussi rapide que dangereux : si une IA a participé à la rédaction, alors le texte serait l’œuvre de l’IA. L’auteur humain disparaît, comme s’il n’avait jamais eu l’idée, construit le raisonnement, apporté les informations, orienté l’analyse, rejeté certaines propositions et corrigé le résultat.
Pourtant, utiliser une intelligence artificielle ne signifie pas nécessairement lui abandonner sa réflexion. Il existe une différence fondamentale entre demander à une machine de produire automatiquement un contenu que l’on publiera sans même le relire et l’utiliser pour organiser, reformuler ou confronter une pensée déjà construite.
Dans mon propre travail, l’IA peut intervenir sur la forme, proposer une structure ou améliorer une traduction. Elle peut également me permettre de tester un raisonnement. Mais elle ne connaît ni mon parcours, ni mes intentions profondes, ni l’origine de mes convictions. Elle ne décide pas spontanément du sujet que je vais traiter et n’assume rien de ce que je publie. La réflexion reste la mienne, tout comme les arbitrages, les corrections et la responsabilité finale.
Un auteur ne cesse pas d’être l’auteur de son livre parce qu’il travaille avec un correcteur. Un journaliste ne perd pas la propriété de son article parce qu’un secrétaire de rédaction en améliore la construction. Un photographe ne cède pas son œuvre à Photoshop lorsqu’il retouche une image. Pourquoi l’utilisation d’une IA devrait-elle automatiquement effacer celui qui a pensé, dirigé et validé le travail ?
Le problème du watermark est précisément là. Une empreinte technique peut éventuellement révéler qu’une intelligence artificielle est intervenue dans un document. Elle ne peut pas prouver que cette intelligence artificielle en est l’auteur. Elle ne peut pas davantage déterminer l’origine de l’idée ni mesurer le travail humain réalisé avant, pendant et après son intervention.
Détecter la machine ne revient pas à identifier l’auteur.
Cette confusion pourrait pourtant s’installer très rapidement. Un chercheur ayant consacré plusieurs années à une étude pourrait voir son rapport suspecté parce qu’il a utilisé une IA pour en améliorer la rédaction. Un écrivain pourrait perdre la reconnaissance de son manuscrit après avoir demandé une correction stylistique. Un entrepreneur pourrait voir une stratégie qu’il développe depuis des mois réduite à un simple « contenu généré par IA » parce qu’il a utilisé un assistant numérique pour la mettre en forme.
Nous passerions alors d’une exigence légitime de transparence à une véritable confiscation du travail intellectuel humain.
Cette question est d’autant plus sérieuse que les intelligences artificielles ne sont pas totalement neutres. Ceux qui les utilisent régulièrement savent qu’elles peuvent parfois atténuer un propos, modifier un raisonnement ou chercher à rendre plus consensuel un texte jugé trop vindicatif. Sous prétexte de lutter contre les fake news, les discours haineux ou les affirmations insuffisamment documentées, elles finissent parfois par neutraliser toute analyse personnelle sortant du cadre attendu.
L’esprit critique devient alors un problème à corriger.
On demande à l’IA d’améliorer un texte et elle tente quelquefois d’en modifier la pensée. Elle lisse les formulations, introduit des précautions partout et transforme progressivement une opinion assumée en discours institutionnel sans relief. L’auteur doit se battre avec son propre outil pour conserver son ton, ses hypothèses et parfois même ses conclusions.
C’est là que le débat devient politique. Si quelques grandes entreprises privées contrôlent demain les instruments par lesquels nous écrivons, corrigeons, traduisons et organisons nos idées, elles ne contrôleront pas seulement des logiciels. Elles disposeront d’un accès sans précédent aux réflexions humaines en cours de construction.
Nos projets, nos manuscrits, nos stratégies et nos raisonnements passeront par leurs serveurs. Ces plateformes pourront connaître nos idées avant même leur publication, observer la manière dont elles évoluent et conserver la trace des corrections proposées ou refusées. Après avoir absorbé une immense partie du patrimoine intellectuel mondial pour entraîner leurs modèles, elles pourraient demain utiliser leur présence dans nos processus de création pour contester la paternité de ce que nous produisons.
Ce serait tout de même extraordinaire.
On aurait utilisé les œuvres humaines pour construire les intelligences artificielles, puis la présence de ces mêmes intelligences artificielles servirait à dévaloriser les nouvelles œuvres humaines.
L’IA deviendrait ainsi le premier voleur de copyright capable de faire croire que la victime n’est plus l’auteur de ce qu’elle a elle-même pensé.
Soyons clairs : une empreinte numérique ne signifie pas juridiquement que l’entreprise qui possède l’IA devient propriétaire du texte. Mais si les plateformes, les éditeurs et les institutions finissent par traiter tout contenu assisté par IA comme un contenu entièrement artificiel, le résultat pratique pourrait devenir presque identique. L’auteur conserverait théoriquement ses droits, tout en étant incapable de faire reconnaître son travail.
Voilà pourquoi il faut imposer une distinction claire entre un contenu entièrement généré par une machine et une œuvre pensée, conduite et validée par un être humain ayant utilisé une IA comme outil.
La véritable paternité d’un travail ne se mesure pas au nombre de mots mécaniquement produits. Elle réside dans l’intention, la direction intellectuelle, les choix effectués et la responsabilité assumée sur le résultat final.
Une intelligence artificielle peut nous assister. Elle ne doit pas devenir l’auteur automatique de tout ce qu’elle touche.
Elle ne doit surtout pas devenir le moyen par lequel les grandes plateformes s’approprieront progressivement la réflexion humaine, après s’être déjà nourries de nos écrits pour construire leurs modèles.
L’IA doit rester notre outil. Elle ne doit devenir ni notre censeur, ni notre juge, ni le propriétaire de nos idées.
Détecter l’intervention d’une machine ne doit jamais servir à effacer le travail d’un être humain.
WATERMARKING ≠ PATERNITÉ.
ASSISTANCE ≠ PROPRIÉTÉ.
Patrice NZIANSE , le Mercredi 16 Septembre 2016 à Paris